El-Maarouf peut survivre si…

El MaaroufLa nouvelle est foudroyante, la douleur inconsolable, El-Maarouf replonge dans le coma ; fait nouveau, les gestionnaires expérimentés ne se bousculent plus à son chevet pour le réanimer. Qu’est-ce qui les fait fuir? Cette énième crise et son issue sont une désolante démonstration de l’incohérence d’un État en faillite, incapable de gérer par priorité. Pourtant, le défi semble intéressant mais, l’enjeu en vaut-il la chandelle, compte tenu des échecs répétitifs subis par ceux qui ont tenté, jusqu’ici, de venir à son secours?

Le défi serait-il, à ce point, insurmontable? Probablement! Cessons de jouer à l’autruche. Nous savons que les causes profondes à l’origine de sa décrépitude n’ont jamais été résolues et ont  atteint le point de non-retour : infrastructures délabrées et mal entretenues; détournements systématiques des recettes; abus flagrants de tous genres; professionnels démotivés, etc. C’est la conjonction de plusieurs facteurs qui, à mon avis, ont provoqué la perte de notre hôpital.

Dans le même ordre d’idées, de crise en crise, El-Maarouf reçoit le même traitement. Pourtant, ces moments de tensions sont des belles occasions ratées de discussions pour trouver une solution durable contre les multiples pathologies concomitantes et chroniques qui l’affectent. Au contraire, pour se donner une conscience, nous choisissons des raccourcis en nommant un directeur à la va-vite sans lui donner les moyens appropriés dont il a besoin pour faire convenablement son travail et l’on s’étonne des résultats épouvantables qui en découlent. 

Il faut en finir avec cette méthode qui manque cruellement d’éthique parce qu’un bon soignant ne traite pas seulement la maladie, il s’intéresse à ses causes, il s’attarde à les éliminer, si possible. Or, en ce qui concerne El-Maarouf, le gouvernement, toujours avide d’une reconnaissance instantanée, bricole un traitement palliatif, panse la gangrène au lieu d’amputer et rêve d’un miracle qui tombera du ciel. C’est une attitude hypocrite voire,  irresponsable!

Incontestablement, El-Maarouf est loin de remplir les exigences minimales que requiert un hôpital digne de ce nom parce qu’il ne bénéficie ni d’un financement adéquat ni de cadre déontologique dissuasif ni de conditions professionnelles qui perpétuent le savoir ni de conditions juridiques transparentes pour réguler les écarts  de ses employés. À ce problème qui illustre un laxisme patent, s’ajoute le manque de stratégie nationale vis-à-vis de la santé et ce, à tous les niveaux de sa structure.

Autrement dit, la santé n’est plus la priorité pour l’État. Or, en 1995, sous la pression de la Banque Mondiale, sans aucune préparation préalable, la décision a été prise d’instaurer le ticket modérateur  afin de soutenir les coûts des soins hospitaliers devenus de plus en plus onéreux et d’accroître ainsi l’autonomie des hôpitaux. Vingt ans plus tard, l’échec est total à cause de l’insouciance préméditée des décideurs et de l’aveuglement volontaire des gestionnaires protégés par  ceux qui les nomment.

À ce sujet, il importe de souligner le caractère particulier d’un hôpital : c’est une entreprise complexe, qui a besoin de plus que des capitaux financiers ou de cadres hautement qualifiés pour diriger ses services. Pour accomplir efficacement sa mission, exister et prospérer, un hôpital à besoin d’autres leviers, à commencer par un gouvernement conscient de ses responsabilités et qui se démène pour mettre en place un système performant qui encourage l’émergence d’une élite prête à se sacrifier pour le bien de tous.

Par conséquent, changer constamment de directeur, sans mettre en place une politique sanitaire nationale cohérente issue d’un gouvernement central fort et stable, et sans mettre en échec les réseaux de proximité qui se tissent entre le  monde de la politique et celui des gestionnaires responsables des redditions des comptes, n’est qu’une demi-mesure sans lendemain, obligeant nos gestionnaires à s’adonner à la corruption, à improviser et à pratiquer une gestion désintéressée qui accentue la déchéance sanitaire.

Ainsi, embaucher un administrateur, aussi chevronné soit-il, n’est pas du tout, à mon humble avis, la priorité. Permettez-moi de douter! Cela fait des années que nous le faisons et les choses ne changent pas. Non seulement les choses ne changent pas mais, elles empirent!  Il importe maintenant, avant toute nomination, de s’interroger sur ce fait intriguant.

Alors comment sortir de cette impasse dans un pays où les infrastructures économiques et financières sont à terre? Selon moi, trois solutions s’imposent à nous : la première est de  laisser l’hôpital tel qu’il est, recruter un nouveau super patron et continuer dans la même foulée avec les conséquences que nous connaissons. La deuxième, raser complètement cette épave hors-norme et en construire une  neuve ce qui est un pari risqué. L’expérience de Galawa m’amène à y mettre un bémol. La troisième est de créer un partenariat public-privé (PPP) afin de voir émerger une nouvelle mentalité de gestion propice à la lutte contre la corruption et la collusion.

Invitée à la table de concertation, la Fédération Comorienne de Consommateurs (FCC) pourrait présenter cette option qui a fait ses preuves ailleurs. Qu’est-ce qui fait l’originalité de celle-ci? C’est à la fois le bon sens  (on règle le problème de financement en amont); c’est aussi une opportunité à l’instauration d’une gestion novatrice contre le copinage et, une indépendance vis-à-vis de la bureaucratie gouvernementale faible, opaque et trop permissive.

Je suis farouchement attaché à cette idée. Il faut injecter de l’argent neuf dans le système si l’on veut palier au déficit de l’apport financier étatique pour ne pas dire de son désengagement.  Les activités opérationnelles d’un hôpital coûtent excessivement chères, un véritable casse-tête pour les décideurs. Or, les coûts des soins de santé ne cessent d’augmenter d’une manière exponentielle, de 4% à 7% par année dans les pays occidentaux, et de 15% à 25% dans les pays sous-développés en raison du retard cumulé au fil du temps en sous-finançant la santé, par l’explosion démographique en milieu urbain et par l’augmentation des maladies chroniques dont la prise en charge demande des moyens considérables.

Par conséquent, un financement complémentaire contrôlé par des instances non-gouvernementales ne sera pas un luxe, il est plus que nécessaire. Le partenariat public-privé est donc une alternative incontournable pour alléger la charge de l’État et pour ramener des gestionnaires intègres à postuler. Il y aura des ratés, certes, mais c’est un passage obligé pour que naisse une véritable culture citoyenne de prise en charge des biens communs. Le changement de bailleurs ne peut que s’accompagner d’un changement de mentalité. Nous ne pouvons améliorer le sort d’El-Maarouf sans transformer notre regard sur lui.

Au préalable, l’État devra mettre en place des mesures incitatives à l’investissement ainsi que des contraintes sévères pour protéger les intérêts privés dans le but de briser l’insécurité administrative et financière qui pourrait décourager d’éventuels investisseurs. Le privé, pour sa part, y apportera son savoir-faire par la mise en place de mécanismes de fonctionnement transparents tout en facilitant l’accès aux soins et services de qualité. La transparence est l’un des plus puissants remèdes contre la corruption.

Bref, le modèle actuel de prestations des soins financé uniquement par l’État et par les dons est désuet, il doit être repensé. Le C.A. à El-Maarouf devrait donc laisser le comité de gestion mis en place continuer son travail et, obliger le gouvernement à former un conseil d’expert multidisciplinaire qui prendra tout le temps nécessaire afin d’étudier en profondeur les problèmes récurrents et de proposer des solutions concrètes, durables et efficientes pour venir à bout aux crises répétitives qui mettent en danger la vie de la population et discréditent les employés à bout de souffle.

Parallèlement, on met un moratoire sur le recrutement, du « moins mauvais » des candidats au poste de directeur et en même temps, on déstructure le système hospitalier, c’est-à-dire,  et je le répète, on y intègre des fonds privés afin d’encourager l’émergence de bonnes pratiques en faisant un choix judicieux. L’État en crise politique, trop instable, n’a pas le temps de s’occuper de notre santé et ne peut plus honorer ses engagements sans l’aide de nouveaux investisseurs. Le constat est implacable. Il faut que cela change!

Changer de cap exige des ressources originales, gérées par des personnes formées dans une culture de rigueur et de qualité,  prêtes à s’engager dans une entreprise à laquelle elles croient.  Tout le monde sait qu’El-Maarouf existe et a survécu grâce à nous, consommateurs et clients. Cette solidarité, nous devrions la maintenir et la manifester de nouveau sous la forme de consommateur-investisseur afin de redonner un nouveau visage à  notre fleuron. Le partenariat public-privé reste donc la meilleure solution pour encadrer la gestion d’El-Maarouf et rediriger sa destinée. Certes, nous avons du pain sur la planche, mais il ne nous est pas interdit de continuer de garder espoir même si l’espoir…

Ben Mohamed

Ancien infirmier à El-Maarouf

(Québec) Canada

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