Inondations aux Comores : Mes propositions. Abdoul Oubeidillah, Ph.D.

Route de Moindzaza Djoumbe (Grande Comore) transformée en cours d'eau.

 

Les inondations tragiques de la semaine dernière nous rappellent tous des dangers que posent les intempéries dans le pays. A Ngazidja, Mohéli et Anjouan, des crues particulièrement dévastatrices ont eu lieu.

En effet, les crues subites, un des types d’inondations, qui se développent soudainement à la suite des intempéries et dont les débits atteignent des très hautes proportions en si peu de temps sont les plus destructifs parmi les sinistres liés aux conditions météorologiques. Selon l’observatoire de la NASA, les inondations affectent environ 520 millions de personnes par an partout dans le monde, et font environ 25.000 morts et un grand nombre de sans-abris, causent des maladies et des destructions très extensives. Le coût de ces désastres s’élève en moyenne à environ 60 milliards de dollars américains, et 15% de toutes les pertes de vies liées aux désastres naturelles sont le résultat des inondations et autres calamités causées par les conditions météorologiques. One estime aussi à un milliard de personnes, soit environ un sixième de la population de la terre vivant dans des régions à haut risque d’inondations et les experts de l’Université des Nations Unis projettent que ce chiffre doublera d’ici 2050. Cette explosion de la population à risque est due aux changements climatiques qui causent une augmentation des intempéries et la montée du niveau de la mer, mais aussi à la croissance démographique dans des régions sujettes aux inondations.

La fréquence des inondations dans le monde est d’une particularité alarmante. Du 8 au 9 Septembre 2002 des fortes pluies ont déclenché des inondations catastrophiques qui ont fait 23 morts et des dégâts évalués à1,2 milliards d’euros au Sud-Est de la France. Le 19 Aout 2005, une crue subite a submergé la ville de Toronto aux Canada avec des dommages évalués dans les 100 millions de dollars. Et encore récemment, on peut citer les inondations à Haïti, en République Dominicaine, aux Philippines et d’autres pays qui ont laissé des centaines de morts. Et pas plus loin, à Madagascar, des fortes intempéries ont récemment causé beaucoup de sinistrés.

Ce qui est arrivé aux Comores est loin d’être un évènement isolé. C’est une tendance qui se repend partout dans le monde. L’ignorer serait une très grave erreur. Une grande campagne de sensibilisation sur les risques et danger potentiels d’inondations est donc nécessaire. La population doit être informée des zones à risques et la probabilité que ça arrive. Une des méthodes de sensibilisation la plus efficace est l’élaboration des cartes de risques. Ces cartes de risques d’inondation peuvent identifier les zones à risque et les classer selon des critères de probabilité telle que la fréquence et la durée des inondations, la hauteur de l’eau dans les différentes zones, la séquence d’évènements qui précèdent les inondations (pluviométrie), etc. Ces cartes pourraient servir à attirer l’attention des communautés qui sont déjà dans des zones dangereuses mais aussi à guider toutes les nouvelles expansions urbaines. Aux États Unis d’Amérique, la Federal Emergency Management Agency (FEMA) ou Agence Fédérale de Gestion des Catastrophes, l’équivalent du COSEP aux Comores, a développé des cartes de zones avec 1% de chance d’inondation au cours de toute l’année. Ces cartes sont utilisées pour la planification urbaine, la fixation des taux d’assurance des propriétés par les compagnies d’assurances et la protection.

La création de ces cartes nécessite des travaux méticuleux. Des informations telles que les archives contenant des mesures de la hauteur des eaux observée durant d’anciennes inondations, la topographie et la géomorphologie, les propriétés du sol, etc. sont nécessaires. Connaitre aussi la pluviométrie pour évaluer la probabilité des précipitations et de leurs intensités est aussi critique. Les archives et les projections futures de la pluviométrie sont aussi instrumentales.

Malheureusement, aux Comores, les données sont très rares. Si elles existent, les obtenir est un challenge en soi même sans parler du fait qu’une fois obtenues, elles peuvent être sous une forme qui n’est pas toujours facile à saisir. Toutefois, avec l’avancée de la technologie, la puissance des ordinateurs, et la télémétrie, la modélisation hydrologique et hydraulique est possible et elle est un des outils les plus utilisés dans ce domaine aujourd’hui. Cela ne veut pas dire que des données locales ne sont plus nécessaires, mais la modélisation rend certaines étapes plus efficaces et permet aussi de faire des projections dans l’avenir. Les modèles peuvent permettre de bien visualiser les parcours des eaux, la vitesse des eaux, la séquence des inondations et aussi la hauteur des eaux à différents endroits du domaine étudié. Un bon modèle construit avec des données fiables peut servir non seulement pour la création des cartes de risque, mais aussi pour faire la simulation des scénarios contenant des conditions météorologiques différentes ou des intempéries avec des intensités différentes. De tels scénarios peuvent donner une richesse d’informations sur la création d’un système d’alerte aux inondations, similaire à celui de l’alerte aux tsunamis. Un système pareil permettrait non seulement aux responsables de donner l’alerte aux communautés en temps réel sur les conditions imminentes pouvant conduire à des inondations et les mesures à prendre, leur permettrait aussi de se préparer en conséquence.

Pour illustrer l’utilité de la modélisation dans les études de risques d’inondations, deux modèles très simplistes de la région de Vouvouni, Bambao à Ngazidja et Mutsamudu à Anjouan sont créés. Sur l’image Vouvouni1, on peut voir une image satellite du relief montrant la géomorphologie de la région de Vouvouni. Les deux grands anneaux rouges à gauche de l’image montrent les cratères d’Iconi et de Serehini. On peut noter les grandes pentes prononcées, qui mènent aux sommets des cratères, qui sont marquées par la couleur rouge. Deux couches contenant les routes et les villes ont été ajoutées pour situer les éléments géographiques sur la carte. De haut en bas de l’image, on voit la principale route qui va de Moroni vers le sud de l’ile (RN-2) et la boucle, la route qui part du rond-point Vouvouni-Bweni et qui fait le tour à Iconi avant de remonter à Mde. Le Karthala, pas visible sur l’image, est à quelques kilomètres vers la droite. Les lignes blanches représentent les chemins de ruissellement possibles identifiés par le modèle. Plus la ligne est claire, plus le volume d’eau accumulé est important (les lignes continuant vers la mer sont des artefacts du modèle). On peut comprendre en regardant cette image pourquoi la ville de Vouvouni souffre pendant les intempéries. On constate que trois principaux ruisseaux potentiels viennent s’étaler sur la route nationale, des hauteurs, pour ensuite éparpiller des eaux partout, à défaut de structures capables de canaliser ces eaux. Sur l’image Vouvouni2, une image de Google Earth TM est juxtaposée pour bien illustrer la région. Ce que cette image ne montre pas, mais qui est visible dans l’image Mutsamudu, c’est l’étendue des eaux à travers la ville de Vouvouni et les environs. L’image Mutsamudu, montrant une modélisation très approximative de la ville de Mutsamudu et la région environnante, montre le chemin potentiel des écoulements d’eau, issus des précipitations d’une certaine intensité et d’une certaine durée. Les nuances de la couleur bleue représentent les différents niveaux des eaux. Encore une fois, une image de Google Earth TM est juxtaposée pour mieux illustrer la région.

Les travaux menant à la création des cartes et des modèles ne sont juste qu’une étape de ce qui doit être fait pour la sensibilisation et la protection de nos communautés et pour les prévisions. Ces travaux doivent être suivis d’une éducation de la population sur les dangers, particuliers à chaque région, que représentent les inondations et les mesures à prendre en cas d’alerte. Les dangers peuvent inclure un possible effondrement de sol, des débris dangereux, des endroits à éviter, des installations électriques à risque, et tout autre danger résultant du mouvement des eaux. Pour que les système d’alerte soit efficace, outre la connaissance des prévisions météo, un réseau de pluviomètres permettant de mesurer en temps réel les conditions météorologiques doit être installé dans les zones à haut risque. Une personne peut être chargée de la lecture et de l’enregistrement des données fournies par l’instrument de mesure. Toutefois, il existe des pluviomètres électroniques capables d’envoyer les informations à distance. Les informations données par les instruments peuvent être utilisées en conjonction avec les résultats des scénarios simulés par les modèles pour établir des seuils hydrologiques qui une fois atteints conduiraient au déclenchement des mesures d’urgence à prendre. Par exemple, si un modèle prédit l’inondation d’une certaine région avec une pluviométrie d’une certaine intensité pendant une certaine période, une fois que l’instrument indique qu’on se rapproche de ce seuil, l’alerte pourrait être donnée à cette région pour que les communautés de cette région prennent les mesures appropriées.

L’alerte pourrait être donnée par différents procédures selon les possibilités. Par exemple, les systèmes d’annonce publique installés dans les mosquées de vendredi de chaque localité et qui servent à appeler à la prière, peuvent aussi être utilisés pour annoncer tout éventuel alerte. Quelques habitants locaux peuvent être désignés comme points de contact local. Autres moyens d’alerter les populations concernées peuvent consister à des SMS envoyés directement aux mobiles téléphoniques des usagers de la région, des messages diffusés sur des ondes radios qui peuvent être captés avec des postes radio préalablement distribués au public. Puisque l’on connait tous la fiabilité des services du réseau électrique, les postes radio à manivelle seraient peut être les mieux adaptés.

La sensibilisation et l’éducation, la prévision et les systèmes d’alerte sont certainement des étapes très importantes. Toutefois, les préparations pour faire face aux urgences sont encore plus critiques. On connait très bien les capacités de réponse que le pays dispose en matière de gestion des catastrophes. Les catastrophes comme les crues subites causant les récents évènements tragiques demandent des moyens colossaux pour évacuer les régions affectées, fournir de la nourriture et un abri aux sinistrés et procéder aux opérations de nettoyage et de reconstruction. Ces opérations demandent non seulement des ressources humaines importantes, les ressources financières ne sont pas négligeables. Dans un pays comme le nôtre, même si l’élan de solidarité dans les communautés est louable, les limites sur les capacités d’agir sont très apparentes. Des mesures de défense pour maitriser les inondations sont donc nécessaires. Même s’il n’y a pas de mesures qui donneront une protection à 100% contre la nature, des structures hydrologiques de protection conçues avec diligence et à des normes rigoureuses selon le contexte et le milieu peuvent considérablement limiter les dégâts et en conséquence réduire les besoins requis pour les gérer. Plusieurs types de protections, telle que la construction de digues, levées, remblais ou des murs de protections, peuvent être mis en place pour contenir l’écoulement dans les limites des réseaux fluviaux ou pour servir de barrière autour des zones peuplées. On peut aussi construire des réservoirs de protection qui servent à réduire les débits de pointes dans les cours d’eau et à atténuer le volume des écoulements. Toutefois, toute stratégie de mitigation et le choix et l’emplacement de tout ouvrage doivent faire l’objet d’une étude approfondie selon la géomorphologie et les caractéristiques de la zone à protéger. Les résultats émanant des scénarios simulés par les modèles hydrologiques et hydrauliques comme ceux illustrés par les images précédentes, Vouvouni2 et Mutsamudu, peuvent donner des indications sur les points des cours d’eau qui présentent le plus de vulnérabilité où la mise en œuvre appropriée d’une certaine mesure est nécessaire. Les scénarios des modèles hydrologiques et hydrauliques peuvent aussi permettre de voir si une mesure de protection à un certain endroit ne cause pas davantage de risques de dégâts à un autre site. Les mesures de protection ne doivent pas seulement tenir compte de l’impact sur les infrastructures et l’économie du pays. Elles doivent aussi englober les effets sur l’environnement et l’écologie du milieu.

Toutes ces mesures doivent être aussi accompagnées par une législation et des standards pour le développement urbain. La législation pourrait prescrire les normes de construction acceptables dans les zones à fort risque d’inondation. Des meilleures pratiques de gestion sur la construction et l’urbanisation doivent être développées et mises à la portée des communautés. Par exemple, si une zone est classée zone à haut risque avec une probabilité élevée de crue pouvant atteindre 1 mètre de hauteur, la législation pourrait interdire la construction d’un foyer avec une fondation ne dépassant pas ce niveau probable des eaux. Elle peut aussi interdire la construction à forts risques d’effondrement des sols. Des efforts doivent être fournis pour expliquer à la population que ces règles ne sont pas là pour compliquer la vie aux citoyens mais qu’au contraire elles sont établies pour leur protection. On peut certainement imposer et faire respecter ces règles, mais je pense qu’elles seront encore plus efficaces si la population les adopte et les utilise elle-même. Dans certains cas, une utilité secondaire peut en découler. Par exemple, une fondation élevée peut servir de réservoir de stockage d’eau pour la demeure et aussi comme source de climatisation de la maison.

Les propositions que j’ai faites tout au long de cet article n’ont fait l’objet d’aucune étude et ne représentent que mon opinion sur ce qui s’est passé et ce qui doit être fait. Des assises pour des réflexions beaucoup plus approfondies, émanant des experts de tous les domaines relatifs à l’hydrologie, la météorologie, l’environnement, l’économie, etc., et des investigations sérieuses doivent être entamées pour établir un plan beaucoup plus détaillé et une politique nationale sur la gestion des inondations.

Abdoul Oubeidillah, Ph.D.
Email: oubeid@nulllive.com
Web: http://www.oubeidillah.com

Notes sur l’auteur :

Abdoul Oubeidillah (Oubeid) est de Chouani Hambou, aux Comores. Après avoir obtenu son Baccalauréat d’Études Secondaires, série C, du lycée Said Mohamed Cheick de Moroni, Il est parti aux États-Unis d’Amérique où il a obtenu en l’an 2000 son diplôme en Génie Électrique, option télécommunications de l’Université d’État de Minnesota, située à Mankato. Après avoir passé plusieurs années au Canada, il est retourné aux Comores en 2006 où il est devenu consultant auprès de l’armée Américaine pour les affaires civiles, notamment dans les projets de construction d’écoles aux Comores et en même temps Coordinateur Nationale du projet Appui Technologique aux Éducateurs et Communautés (ATEC) financé par l’Agence Américaine pour le Développement International (USAID). C’est pendant cette période que les problèmes liés aux ressources en eau aux Comores l’interpellent et il décide de retourner en mi 2007 sur les bancs de l’école aux USA où il a obtenu ensuite son Masters de l’Université du Wyoming et son Doctorat de l’Université du Tennessee, tous les deux en Génie Civile et Environnementale, avec une spécialité sur les ressources en eau.

Ses travaux portent sur l’hydro-climatologie, la modélisation hydrologique et hydraulique et l’impact des changements climatiques sur les ressources en eau. Il est présentement associé à la recherche au Laboratoire National d’Oak Ridge, aux USA où il est responsable de la modélisation de tous les bassins hydrologiques des USA en vue d’une étude nationale sur l’impact des changements climatiques sur les ressources en eau, les barrages hydro-électriques, l’agriculture, etc…

Il peut être contacté via l’email ou site web présentés si haut.

 

Image : Vouvouni 1

Image : Vouvouni 2

 

Image : Mutsamudu

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