Kamardine Soulé, journaliste par Ahmed Ali Amir

Le journaliste Kamardine Soulé, est la Personnalité du Mois d’août 2015 de la FCC. Nous avons demandé à 4 journalistes d’écrire sur leur collègue ou de nous faire part de leur réaction sur ou à propos de ce choix. Nous commençons par la publication de cet article d’Ahmed Ali Amir, ancien rédacteur en chef et membre de la rédaction d’Alwatwan, correspondant de l’agence Reuters aux Comores. M. Amir est l’une des figures les plus respectées et les plus en vue de la presse comorienne. L’article est publié dans les médias sociaux de la FCC.

Said MCHANGAMA

Le journaliste Kamardine Soulé par AHMED ALI AMIR

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C’est un parcours exemplaire. Son sens des responsabilités dans la pratique de la profession fait de lui un journaliste qui inspire confiance. Il manifeste un souci permanent du respect des faits et de l’exactitude des événements produits. Il développe une attitude de restitution fidèle des sujets d’actualité qu’il couvre.  Ses exemples de rigueur professionnelle sont autant de leçons de pratiques déontologiques pour ses pairs. Recruté sur la base d’un concours, il sait qu’il ne doit son emploi qu’à lui-même et à ses compétences. C’est donc sans complaisance qu’il s’y consacre.

Dès sa prise de fonction, il constate que la conférence de rédaction est prise dans le tourbillon de l’actualité politique et de l’événementiel. Timidement mais avec des arguments, il propose ses sujets. Il refuse de se contenter de relayer les événements de tous les jours, il se donne comme devoir de fabriquer l’information et non de la subir. Alors il a choisi le genre le plus compliqué, le plus exigeant et le plus périlleux : l’enquête.

Ses nombreux papiers sont des alertes. Le temps lui donne toujours raison d’avoir tiré la sonnette d’alarme sur bien de dossiers brûlants. Avec le recul, on comprend mieux que si les décideurs y avaient prêté attention,  l’État comorien ne se trouverait pas emmêlé dans de nombreux procès dans le monde et le pays sommé de payer des réparations financières.

Dans Al-waMag (Al-watwanMag, mars 2013) il se distingue par une enquête très documentée sur les infrastructures routières dénonçant « l’épaisse couche de mystère sur la route ». Il prend le risque de dénoncer la multiplication des marchés de gré à gré, le versement de commissions et de retro-commissions, les surfacturations, les dessous-de-table,… Il démontre faits à l’appui que les appels d’offres donnent lieu à des tours de passe-passe entre entreprises et décideurs, révélant les  violations manifestes des normes de transparence et d’équité.

Dans ce dossier, il dresse la liste des treize entreprises fictives inconnues du fisc mais qui interviennent sur les routes (06 février 2013).  Il rapporte que les entreprises engagées dans les travaux de « cantonnage » des routes sont pour la plupart, pour ne pas dire toutes, fictives. Il reçoit ce jour là l’appel d’un juge qui tente de l’intimider. Premier choc du journaliste sur l’ampleur de la corruption.

Il ne se contente pas de dénoncer, il mène simultanément un travail pédagogique profond pour démêler les méandres des accords signés, notamment l’Accord entre le gouvernement et  Al-Sharif Group (Al-watwan N°1880 du jeudi 5 janvier 2012).  Un accord de “partenariat stratégique” avec la compagnie nationale saoudienne pour assurer “la conception et la réhabilitation, l’exploitation et la gestion de tous les travaux touchant le secteur de l’énergie électrique aux Comores en vue d’atteindre les capacités de production de 100 mégawatt pour un coût de 750 millions de rials saoudiens”. Quand il tente de poser des questions sur l’ampleur du financement, on le traite « d’ennemi » du pays.

Plus récemment, il a couvert le sujet de la Centrale à fioul lourd de Ngazidja, dont le groupe Overseas Infrastructure Alliance a obtenu le marché. Il consiste en la construction d’une centrale thermique au fioul lourd, clé en main, d’une puissance de 18 mégawatts sur l’île de Ngazidja, financée à partir d’un crédit de 41 millions de dollars, soit 15 milliards de francs comoriens par Exim Bank Inde.

Il est devenu le spécialiste des questions pétrolières du journal. De nombreux papiers traitent du sujet, notamment, l’approbation des deux contrats de partage de production pétrolière signés par le gouvernement comorien avec les sociétés BahariResources Limited/Discover Exploration Comoros B.V d’une part, et les sociétés Safari Petroleum/Western Energy d’autre part.

Quand le processus de privatisation de Comores Télécom est lancé, il revient sur le plan social qui touche 570 agents qu’il estime sacrifiés au profit d’autres aspects financiers et techniques portés par le débat qui oppose partisans et adversaires de la privatisation de la société.

C’est dans le contrat Vocalpad qu’il s’est le mieux illustré dans son travail d’enquête. Dès que le décret présidentiel fut signé confiant Vocalpad à une société “chypriote fondée en en 2002”, la conception, le développement, l’installation et l’exploitation d’une passerelle internationale unique d’accès aux réseaux de télécommunications, Kamardine monte au créneau pour dénoncer la vente d’un pan de souveraineté.  Le gouvernement donnait à Vocalpad le pouvoir de contrôler le trafic entrant et sortant des communications à destination ou en provenance des Comores et à lutter contre la fraude et le trafic illégal.

Il suivra aussi le dossier de la vente de la licence à Twama dès le départ et ce jusqu’au décret présidentiel et à la décision de l’Autorité Nationale de Régulation des Tic, mettant fin à un peu plus de cinq ans d’aventure Twama Télécom, la filiale du controversé Groupe Comoro Gulf Holding du franco-libanais BasharKiwan.

Parmi tant d’autres dossiers brûlants, Kamardine a aussi traité le sujet des revenus de la citoyenneté économique, dont près de 27 milliards de francs comoriens entre 2009 à 2012, ont été dépensés dans la plus grande discrétion en dehors du circuit budgétaire et du circuit de la dépense.

Ses articles ont permis de porter un éclairage édifiant sur les dossiers flous du pays, notamment sur l’argent de la fondation Fatima ou la gestion du Pavillon maritime.  Il a aussi effectué des reportages de qualité sur la vie chère, les chômeurs diplômés et les finances publiques. Sur ce dernier, le dossier intitulé « Entre absence de vision, désordre, gabegie et… indécence », paru dans le magazine Al-watwanMag a provoqué une décision disproportionnée du conseil des ministres, qui a ordonné la censure du magazine et son retrait des kiosques.

Il a aussi couvert au nom d’Al-watwan la conférence pour le soutien au développement et à l’investissement aux Comores à Doha et a présenté aux lecteurs la pertinence des secteurs concernés par les 440 projets soumis à l’appréciation des bailleurs de fonds et institutions présents à la conférence dont 85 projets pour le secteur public, 117 pour le secteur civil et 254 projets pour le secteur privé.

Ce sont les sujets qui forment l’opinion, les sujets susceptibles de faire évoluer les mentalités, de provoquer le changement qui l’intéressent à priori. La manifestation contre la corruption et l’impunité organisée par les jeunes fera aussi l’objet d’un article.

Quand les procédures de passation des marchés publics sont mises en places, accompagnées de la mise en place des trois principaux organes chargés, respectivement, de la passation, du contrôle et de la régulation en la matière, il y consacrera une série de papiers.

Kamardine est un journaliste comme on en trouve peu. Il ne se contente pas de publier. Il s’insurge quand un « s » est oublié, un verbe est atténué sans raison ou quand la direction de l’information ordonne la coupure d’une information qu’il juge capitale ou quand tout bonnement tombe comme un couperet la censure globale de son sujet. C’est un journaliste.

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