La bonne orthographe de : « Mngou nari hafadhui né ma chinois »

« Mngou nari hafadhui né ma chinois »

Avec cette phrase, je vais pouvoir continuer à livrer quelques remarques ou réflexions sur l’orthographe et sur la langue comorienne.

Je commence par faire quelques rappels :

Le son « ou » s’écrit en comorien avec la seule lettre « ». On écrira donc « Mngu » et non Mngou,

La lettre « e » se prononce toujours « é » en comorien. On n’a pas besoin de mettre un accent à cette voyelle, car en comorien, on n’a qu’un seul son [e], contrairement au français qui en compte plusieurs : é, è, eu, œ… Il fallait donc écrire ici « ne ma chinois ».

En comorien, deux voyelles qui se suivent doivent se prononcer distinctement. Exemple : le mot faida se lit « fa-i-da ». Dans « hafadhui », moi je lirai « hafadhu-i ». Ce qui donne un mot qui n’a pas de sens.
En fait, en comorien, on a des consonnes, qualifiées par les linguistes, de « labialisées », c’est-à-dire  des consonnes qui s’accompagnent d’un arrondissement des lèvres. Cet arrondissement est marqué par la lettre « w ». C’est ainsi qu’on a par exemple, des consonnes vélarisées comme « mw » de « mwana »,  « ɓw »de « ɓwana », « pvw » de « hupvwa », etc. C’est avec ce type de consonne, qu’on rend les consonnes emphatiques arabes : ط  « tw » (ex. : utwali), ظ  « dhw » (ex. : dhwahiri), ص « sw » (ex. : uswali) et ض « dhw » (ex. : dhwamana). Le verbe uhafadhwi vient de l’arabe حفظ .

Voilà pour les sons. Voyons maintenant pour ce qui est de la coupure des mots.

Considérons d’abord l’expression « nari hafadhwi ». J’avais déjà expliqué la fois dernière qu’il ne faut jamais séparer l’indice de personne-sujet (ici « ri » = « nous ») d’avec la base verbale (ici « hafadhwi »). L’expression doit donc s’écrire en un seul mot : narihafadhwi.

Concernant l’expression « né ma chinois », elle demande plusieurs explications. Je reviendrais après sur le mot « chinois » qui pose beaucoup de problèmes.

Pour être clair, commençons par remplacer le mot « chinois » par le mot « gari » (voiture). Ce qui nous donne « né ma gari ». Puisqu’on n’a pas de « é », j’écris « ne ma gari ».
Dans « ma gari », « ma » est ce qu’on appelle un préfixe nominal et « gari » la base nominale. Or en comorien, le préfixe ne doit pas être séparé de la base nominale, comme dans les mots suivants : madji/maji « eau », matso « yeux », malaho/malago « maisons », etc. d’où la bonne orthographe magari « voitures ».
Par ailleurs, en comorien, lorsque les noms sont clairement identifiés, ils reçoivent ce qu’on appelle « un pré-préfixe nominal » qui supporte le sens défini. Ainsi :
dzitso veut dire « un œil ». Mais lorsqu’il s’agit d’un « œil » bien défini, comme « l’œil » qu’on montre ou « mon œil », etc, il reçoit un pré-préfixe qui, comme le terme l’indique, doit être collé au nom. Exemples : ledzitso linu (en shiNgazidja), lidzitso lini (en shiNdzuani) « cet œil-ci » ou  ledzitso lahangu (en shiNgazidja), lidzitso langu (en shiNdzuani) « mon œil ».

Certaines personnes considèrent cet élément comme « un article défini ». Ce qui n’est pas tout à fait exact.

Si nous mettons le mot dzitso au pluriel, nous obtenons matso. Lorsque ce mot est défini, nous avons : ematso (en shiNgazidja) et yamatso (en shiNdzuani), d’où par exemple : ematso yahahe (en shiNgazidja) et yamatso yahe (en shiNdzuani) « ses yeux ». Notez que je n’ai pas mis de « y » devant le mot shiNgazidja  ematso même si je dois prononcer [yematso]. Pourquoi ? C’est la syntaxe du comorien, et plus particulièrement du shiNgazidja) qui va nous donner l’explication.
Supposons que je suis allé au marché, et que j’ai acheté « des citrons et des oranges », je dirai : tsihulu nɗimu na marunɗa. L’élément « na » ici est la conjonction de coordination. Les mots nɗimu et marunɗa sont indéfinis. Lorsqu’ils deviennent définis, nous constatons en shiNgazidja que la conjonction « na » perd sa voyelle « » quand elle est suivie d’une autre voyelle. Par exemple, si je dis : « j’ai vu les citrons et les oranges que tu as achetés hier », on aura : tsiono zenɗimu n’emarunɗa wahula djana.
Puisque la conjonction « na » peut s’employer isolément, la chute de sa voyelle est remplacée par l’apostrophe (). C’est un peu comme en français avec l’article défini « le » ou « la ». Par exemple : « la » + « école » donne « l’école »…
C’est un phénomène très fréquent en shiNgazidja et, en particulier,  avec des mots outils comme : nɗa « c’est » (Ex. : nɗami « c’est moi » mais nɗ’emlozi « c’est le pêcheur ») ou dja « comme » (Ex. : djawe « comme toi », mais dj’owalozi « comme les pêcheurs »), etc.

Pour plus de détails sur cette question d’élision, je vous renvoie à mon article paru en 2002 dans la revue Ya Mkobe n° 8-9, téléchargeable sur le site du CNDRS.

Tout ça pour expliquer pourquoi il fallait écrire « n’emachinois », en un seul mot, avec l’apostrophe…

Enfin, le mot « ma chinois » pose un problème linguistique, inhérent au fait que notre langue n’est pas instrumentalisée, n’est pas enseignée, et qu’elle subit de fortes agressions d’autres langues, comme l’arabe et le français, au point de l’atteindre gravement dans sa structure profonde.

Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? Contrairement au français, nous avons en comorien un système très simple pour désigner les habitants d’un pays. Il suffit de mettre devant le nom du pays en question le préfixe « m » ou « mu » ou « mw » au singulier et le préfixe « wa » au pluriel. Exemples :
Ngazidja         mNgazidja/waNgazidja
Mwali              muMwali/waMwali
Ndzuani         mNdzuani/waNdzuani
Maore             mMaore/waMaore
Komori           mKomori/waKomori
Farantsa        mFarantsa/waFarantsa
Ɓushi(ni)        mƁushi/waƁushi

Pour la Chine, traduite en comorien par « Shini », on devrait avoir :
Shini              mShini/waShini
Pourquoi compliquer les choses en rajoutant le suffixe du français « ois » ? C’est un non-sens. On pourra multiplier les exemples : on dit souvent mKanadien au lieu demKanada, ou encore mwEspagnol au lieu de mwEspanyi

Il est vraiment temps que les Comoriens se réapproprient leur langue en respectant sa logique interne…

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