La dérivation verbale, l’applicatif

En comorien, les verbes primaires sont généralement formés de deux syllabes, sans la marque de l’infinitif « hu » que j’omettrai dans tous les exemples donnés ci-après. Exemples

Série 1 :

fanya (fa-nya)  « faire »

tsana (tsa-na)  « mâcher »

renga (re-nga)  « prendre »

tseha (tse-ha)  « rire »

funga (fu-nga)  « attacher »

vuna (vu-na)     « récolter »

pvima (pvi-ma) « mesurer »

lima (li-ma)       « cultiver »

soma (so-ma)   « lire ; étudier »

pvona (pvo-na) « être guéri »

etc.

Ils ont la structure CVCV où C est une consonne* et V, une voyelle. Ils se terminent presque tous par la voyelle « a » .* Remarques : 

  • J’entends par verbe primaire un verbe qui n’est pas dérivé ;
  • Je rappelle qu’en comorien une consonne peut être écrite avec une seule (r, f, v, l, s…) ou avec deux lettres (ng, ts, pv…)

Il arrive qu’au cours de l’histoire de la langue la deuxième consonne C tombe. Ce qui nous donne parfois des verbes du type CVV (CV-V). Exemples (Série 2) :

pua (pu-a) « cueillir ; enlever »

fua (fu-a)   « laver le linge »

mia (mi-a)  « demander ; mendier »

tria (tri-a)   « mettre »

hea (he-a)  « monter »

pvea (pve-a) « balayer »

etc.

Dans tous les cas, la voyelle finale est ce qu’on appelle suffixe verbal et tout ce qui précède ce suffixe est le radical verbalfany, tsan, reng, tseh, fung, vun, pvim, lim, som, pvon (pour la première série) et pu, fu, mi, tri, he, pve (pour la deuxième série) sont donc des radicaux verbaux.

Parfois, dans notre structure CVCV, il peut arriver aussi que dans l’évolution de la langue ce soit la première voyelle et la deuxième consonne du radical (VC) qui tombent. Ce qui nous donne des verbes primaires à une seule syllabe, comme :

fa « mourir »

la « manger »

wa « tomber »

etc.

Dans ces verbes, les radicaux sont : f, l et w.

Les verbes primaires qui ont plus de deux syllabes sont moins nombreux que les premiers. Ce sont souvent :

  • des verbes d’emprunt :
    fikiri « penser, réfléchir »
    hukumu « juger »
    tawaza « faire ses abblutions »
    etc.
  • des verbes dont la première syllabe est redoublée :
    fufua (Ng) « battre »
    ɓuɓua (Nz) « tabasser »
    kukuna / tsutsuna ~ tutua « chatouiller »
    dridrima / ririntra « trembler »
    etc.

La quasi-totalité des verbes primaires peuvent avoir des formes étendues, c’est-à-dire des formes dérivées. D’une manière générale, les éléments de dérivation se placent entre le radical verbal et le suffixe, comme le montre le schéma suivant :

Radical verbal – élément(s) de dérivation – suffixe verbal

Dans cet article, nous allons nous intéresser à un élément de dérivation qui pose chez la plupart des Comoriens des problèmes d’écriture. Il s’agit :

  1. L’applicatif i ou e : 
    Cet élément de dérivation, dont le timbre (i/e) dépend de la voyelle du radical, du moins dans la plupart des parlers comoriens, sauf dans une partie du Hambu et du Mbadjini à Ngazidja, a pour rôle de préciser pour qui se fait l’action ou bien où elle se déroule, ou encore avec quel moyen.
    L’applicatif vient donc s’intercaler entre entre le radical et le suffixe verbal
    En reprenant les verbes de la première série, nous obtenons :
  • fanyi    « faire pour »
    rengea   « prendre pour/à »
    tseshea  « rire de quelqu’un »
    fungia     « attacher pour »
    vuni      « récolter pour »
    pvimi    « mesurer pour »
    limia        « cultiver pour »
    some    « lire pour » pvone  « obtenir sa guérison à/chez »

Vous avez sans doute remarqué que l’applicatif peut modifier la deuxième consonne du radical. C’est surtout vrai si celle-ci est « h« , comme dans tseha qui donne tseshea. On peut aussi donner l’exemple de piha qui donne pishia, etc.

Pour les verbes de la deuxième série, l’applicatif est précédé de la consonne « l » qui est une consonne étymologique. Ce qui nous :

  • pulia (pu-a) « cueillir pour ; enlever pour »
    fulia    « laver le linge pour »
    milia   « demander pour ; mendier pour »
    trilia    « mettre pour » (sauf en shiNgazidja où l’on a trinia)
    hele « monter pour »
    pvelea « balayer pour » (Ng)

Pour les verbes qui se terminent par la voyelle « i » à l’infinitif, il suffit d’ajouter le suffixe verbal « a » pour obtenir la forme applicative :

  • hentsi –> hentsia
    hadisi
     –> hadisia
    fikiri
        –> fikiria

Toutefois, en shiNgazidja, pour les verbes se terminant à l’infinitif par « si/tsi, tsa, za« , l’applicatif est « iz » :

  • hantsi –> hantsiz(au de *hantsia)
    hadisi –> hadisiz(au lieu de *hadisia)
    pvitsa –> pvitsiz(au lieu de *pvitsia)
    ɓaza   –> ɓaziza (au lieu de *ɓazia)

Ce qu’il faut retenir, c’est que des verbes peuvent se terminer par « ia » ou « ea » et que la voyelle « i » ou « e » peut être soit la voyelle du radical (comme dans miapvea), soit l’élément de dérivation appelé « applicatif » (comme fanyia). Dans tous les cas, l’orthographe qui consiste à insérer dans l’écriture « y » entre « i » ou « e » et le suffixe « a » est un non-sens, en tout cas ne trouve aucune justification.

Par Ahmed Mohamed CHANMANGA

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