Le comorien est bien une langue

Qu’on le veuille ou non, le comorien, dans sa diversité, forme bien une langue unique. Comme toutes les langues du monde, il est composé de variétés régionales appelées « dialectes ». C’est ainsi que nous avons le dialecte shiNgazidja, le dialecte shiMwali, le dialecte shiNdzuani et le dialecte shiMaore.

Ces dialectes se subdivisent en deux groupes selon leur degré d’affinités phonologiques (les sons) et morphologiques (les éléments grammaticaux) : le groupe oriental, constitué du shiNdzuani et du shiMaore, et le groupe occidental formé du shiNgazidja et du shiMwali. A l’intérieur d’un même groupe, l’intercompréhension est quasi immédiate. Mais entre locuteurs de groupes différents, un temps d’adaptation, plus ou moins long selon les capacités de chacun, semble nécessaire pour que la communication soit possible.

Dire que tous les Comoriens se comprennent immédiatement et sans difficulté aucune est donc une contre-vérité. Mais cela ne veut pas dire que nous parlons des langues différentes. D’ailleurs, d’une manière générale, les locuteurs du shiNgazidja disent comprendre facilement le shiNdzuani. Cela prouvent que ces deux variétés du comorien ont énormément des choses en commun. Les waNgazidja comprennent souvent mal que les waNdzuani aient beaucoup de difficulté à comprendre le shiNgazidja. Il considèrent cela comme une sorte de refus caractérisé à vouloir comprendre cette variété du comorien.

Et c’est là où je voudrais intervenir pour rétablir la vérité, en me fondant sur mon expérience personnelle. J’avoue que lorsque je suis allé pour la première fois à Ngazidja en 1967, je n’entendais rien au shiNgazidja. Il a fallu un séjour de trois ans au lycée de Moroni pour que je me mette à communiquer assez correctement dans ce parler. En 1970, lors d’une visite effectuée dans le village de Panda, dans le Mbadjini, j’étais très mal à l’aise, en dépit d’un accueil très chaleureux que j’avais reçu, à cause de ce problème linguistique. Il a fallu attendre 1994 pour que j’arrive à percer le mystère qu’ont les Anjouanais à rencontrer des difficultés en shiNgazidja.

En effet, après avoir établi une carte dialectologique de l’île de Ndzuani, mon centre de recherche m’envoie cette année-là pour faire la même chose à Ngazidja. Mais une fois sur place, je m’aperçois très vite qu’il ne m’est pas possible de continuer le travail demandé. Car pour ce faire, il me fallait un point de repère, c’est-à-dire une variété sur laquelle je devais m’appuyer, pour pouvoir montrer les différences régionales de Ngazidja et établir la carte dialectologique. Or n’ayant aucune base solide sur aucune d’entre elles, j’avais l’impression que les waNgazidja, du nord au sud et d’est en ouest, en passant par le centre, parlaient tous de la même manière. C’est alors que j’ai décidé de détourner la mission en me mettant à étudier le parler de la région de Bambao.

Et le résultat est sans appel. Des dialectes comoriens, le shiNgazidja, malgré sa finesse, est celui qui présente les règles morpho(phono)logiques (combinaisons d’éléments grammaticaux accompagnées de modifications sonores) les plus complexes qui peuvent dérouter plus d’un. Rappelez-vous le fameux « mkatra sinia » pour « mkatre wa sinia » ou encore « handjo dahoni » pour « handjia hodahoni« , etc. Ajouter à cela qu’en shiNgazidja il faut souvent prévoir plusieurs cas pour rendre la même réalité linguistique. C’est par exemple le cas du préfixe nominal que nous avons déjà mentionné dans un message précédent (hiriitrilishiNgazidjakiNgazidja, soit quatre formes différentes pour le même préfixe nominal, alors que dans tous les autres dialectes comoriens on n’a qu’une seule forme : shirishitrilishiNgazidja). La conjugaison des verbes présentent également des formes différentes selon que l’on a affaire à un verbe monosyllabique ou plurisyllabique ou selon son type, …, etc.

C’est cela qui rend l’étude du shiNgazidja très passionnante. En considérant par exemple les verbes urenga « prendre » et ukantsi « s’asseoir », pouvez-vous dire pourquoi on obtient quelque chose comme ceci ngamrengo « je prends » et ngamkontsi « je m’assois », avec l’élément grammatical « o« , tantôt à la fin du mot et tantôt au milieu du mot ?

Ceci dit, les dialectes comoriens sont complémentaires. La connaissance de l’un permet de comprendre le fonctionnement de l’autre. Sans cette connaissance globale, on ne pourra pas prétendre construire la langue comorienne standard que nous appelons tous de nos vœux.

M.A. CHAMANGA

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