Le conte de coco à l’anis.

Il était une fois, sur une île paisible, bercée par les alizés et la brise d’un merveilleux lagon, une noix de coco qui échoua sur une plage, jadis de sable blanc. Tout naturellement, elle germa,  se reproduisit et peupla une bonne partie de cet édifice rocheux, né 8 millions d’années auparavant des entrailles d’un point chaud encore actif actuellement au niveau du Karthala. L’enfant s’appela  Mayotte. Le lac Dziani, le lagon, le Choungui et les maars de Kavani et de Kawéni justifient dignement et fièrement ses origines volcaniques et son droit d’aînesse de l’archipel des Comores. Mais, sur les flancs de ces merveilles, les padzas dévorèrent comme un feu de brousse les terres arables sur lesquelles se dressaient les palmiers nourriciers. Des siècles durant, après avoir étanché sa soif avec quelques noix, on communiait sous le cocotier sans omettre, par coutume, la prière posthume à l’endroit de son hypothétique planteur.

Un jour, par un bon matin, les habitants de cette île surprirent une meute de jeunes indélicats qui monnayaient le bien divin, souillant ainsi la mémoire culturelle de leurs aïeux. Puis les jours suivants, se produit ce qui devait arriver. Les mères nourricières se vendirent au plus offrant, au plus conquérant. Elles ne se montrèrent que très rarement en public, inaccessibles entre quatre murailles. Les gens civilisés payaient pour leur charme et les délices de leur rondeur. On attribuait alors la variété « Irassi »  aux « charifs » les descendants du prophète Mouhamad. Plus tard, les colons se montrèrent plus conquérants et un tantinet courroucés en s’adjugeant les meilleures variétés des autres arbres fruitiers : yembé yashizungu (mangue pour blanc), poipoiyi lashizungu (papaye pour blanc), conoco lashizungu (corossol pour blanc) etc… Cela a eu le don de contrarier le roi cocotier ; il  engagea alors un long processus de jouvence afin de recouvrer son lustre d’antan. Il comptait redorer son blason sur l’île qu’il a tant protégée contre les intempéries, se sacrifiant en premier rempart contre les cyclones, les inondations ou les forts ensoleillements.

Au siècle dernier, il négocia d’abord sa mise en boîte par le biais de laquelle son jus parcourut tous les continents, fut associé à la réussite des plus grands sommets du monde, participa aux avancées scientifiques, médicales et cosmétologiques. Il  inonda ensuite, sous moult formes, les étals climatisés de la grande distribution;  épris d’ambition de faire mieux ou au moins autant que ses anciens sujets (courgettes, aubergines, tomates, carottes) qui se négocient à prix d’or. Mais son dernier baroud d’honneur fut d’investir le marché dès le plus jeune âge. C’est ainsi sur cette île tropicale de l’Océan Indien, la noix de coco fraîche se taille la part du lion sur les rayons : 1,30 € pièce. Pour un volume de 33 cL, (celui d’une bière), sans coût de production, ni frais de douane, contrairement aux liqueurs taxées jusqu’à 90% du prix d’achat. Pourtant, de l’intérieur, le cocotier réussissait déjà sa reconversion, à travers le trembo, le mtsévé, le gaba ou le uhandza(1). A l’instar de ses congénères, il sacrifia la tradition sur l’autel de la mondialisation, en exhortant ses descendants à ne plus fréquenter ni badamier ni bangwé(2) pour échanger. C’est la consternation du côté du lac ! En revanche, ses nouveaux voisins, des bulles en verre illuminées au néon, se réjouirent et tentèrent de l’apprivoiser, l’adopter non sans curiosité.

  • Bonjour ! c’est … Coco, c’est ça, demanda Whisky, l’air condescendant mais non moins intéressé.
  • Oui, répondit Coco, très intimidée à l’approche de ces beaux inconnus.
  • Moi, c’est Pastis et lui,  le british coincé, c’est Whisky.
  • Un écossais coincé ! Non,  ce sont mes nombreux séjours à l’étranger qui m’ont transformé. Ici, à Mayotte, je me sens, néanmoins, dans mon élément comme Heineken et Kronenbourg, poursuivit Whisky.

Avec ses postures ritales et sa gouaille teintée d’un fort accent du Sud de la France, Pastis surgit devant Coco en s’esclaffant.

  • Mais au fait, qu’est ce que tu fous dans le quartier des légumes ?
  • Peut-être je me sens moins dépaysée, tenta Coco de s‘expliquer, d’une voix contrariée.
  • C’est quoi ton accréditation? demanda curieusement Pastis
  • Je ne sais pas, adresses-toi au chef, répondit Coco.
  • Elle est quand même à 1,30€, la vache, s’étonna Pastis, stupéfait.
  • Pourtant, elle fait à peine le volume de Heineken, remarqua Whisky.
  • Tu viens de quelle usine? demanda Pastis

Dépassée par ce feu roulant d’interrogations, Coco se mura dans le silence, quelque peu agacée, puis s’énerva en agitant ce qui resta de son pédoncule :

  • Excusez-moi, mais en face de songe Madagascar à 2,5 € le Kg vendu par Nassemanini(3) au marché, je n’ai pas à rougir.
  • Ce n’est pas une raison, répliquèrent Whisky et Pastis
  • Et les carottes à 4€, les tomates à 5€, les aubergines à 6€/Kg ! Que ce soit ici ou au marché avec Mlinda Mroivili(4), j’ai ma place du moins ridicule devant fruit à pain coté à  2,50€ pièce.
  • Mais pour eux, c’est le contraire qui nous étonnerait !

Tenaces, Pastis et Whisky interpellent Doudou Rhum, leur voisin du rez de chaussée.

  • Hé, Doudou Rhum, tu connais le mode de fermentation de Coco ?
  • Vous êtes bêtes ou quoi ? c’est 100% naturel et sans fermentation.
  • Il n’y a aucune étiquette sur sa bouteille, observa Whisky.
  • Ben non ! sa bouteille évolue avec le temps, dans l’espace et selon la variété, rétorqua Doudou Rhum.
  • Et pourtant, Coco vaut autant que Heineken, riposta Whisky.
  • Il est vrai aussi qu’on peut ne pas avoir le même maillot et réaliser les mêmes performances.
  • Doudou Rhum, t’es drôle avec tes formules, mais sans l’aval du ministère et une autorisation de mutation en bonne et due forme, ce n’est pas un traitement juste et républicain, s’indigne Whisky.
  •  T’es quand même à l’anis Coco, insista Pastis.
  • Non. Je suis légèrement sucré, naturel, sans alcool ni additif et donc rafraîchissante, répondit fièrement Coco.
  • Mais, bon sang, pourquoi voulez-vous qu’on ait tous la même couleur et la même saveur, s’emporta Doudou Rhum

Très remonté, il poursuivit :

  • Regardez ce qui m’est arrivé, sans ma couleur originelle, mes frères d’ici ignorent qu’on a les mêmes gènes.
  • Mais tu as le même punch que les gars du sud comme moi, s’esclaffa fièrement Pastis avec la virilité vocale de Remus et la malice de Fernandel.
  • Vous trouvez ça drôle ! moi le bigarré maintenant sans couleur et dans une bouteille blanche, pesta Doudou à haute voix, ses  lèvres bouillant de haine.

Très inquiète, Coco apostropha néanmoins Doudou Rhum.

  • Tu proviens vraiment de la canne à sucre ?
  • Tu m’as l’air étonnée ma sœur, attends de voir ton cas, l’avertit Doudou Rhum.
  • Où sont passées ta peau et ta saveur d’origine, demanda naïvement Coco à Doudou Rhum.
  • Et tu as vu ce qui est arrivé à ton aînée coco sèche, on ne la reconnaît plus sans étiquette !
  • C’est vrai ! mais c’est ça l’évolution  Doudou!
  • Saches que dans un délai très proche, comme tu es partie ma chère, on ne passera même pas dans ton rayon! Ton exotisme, seul attribut q’on te reconnaissait ne sera qu’un lointain souvenir.
  • Hé, maintenant, les gars, mettez-vous au boulot et montrez-vous à votre avantage…comme nous ! leur enjoignent Pastis et Whisky à la vue du patron.

Pendant ce temps, du côté du lac et  malgré leur résignation, les habitants se relaient au guet, la peur au ventre de devoir se séparer un jour de maître Baobab.

SAID Abdou Elmadjid

(1) trembo : jus fermenté issu de la sève de cocotier ; mtsévé : feuille tressée de cocotier pour les murs des cases ; gaba : feuille tressée de cocotier attaché à l’ossature en bois des murs sous les mtévés ;  uhandza : feuilles tressées de cocotier pour la toiture des cases.

(2) bangwé : nom des places publiques en Grande Comores

(3) Nassemanini : un  revendeur d’origine tanzanienne ou ruandaise

(4) Mlinda Mroivili : une revendeuse originaire de Grande Comores

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