Le signe apostrophe (‘) en shiNgazidja.

Comme, je l’ai souvent écrit, le shiNgazidja est, parmi les dialectes comorien – pour ne pas dire le seul – celui qui « abuse » (si je peux m’exprimer ainsi) des phénomènes d’élision, d’amalgame, de contraction et de troncation.

Un peu de définitions

  • l’élision consiste en l’effacement d’une voyelle finale d’un élément devant la voyelle initiale d’un autre élément,
  • l’amalgame consiste au contraire en la fusion de deux sons en contact pour donner une autre son (Ex : a + i = e [kaidjalazimu → kedjalazimu] ; a + u = o [kaudjakiri →kodjakiri]),
  • la contraction suppose la chute d’une ou plusieurs sons d’un mot (Ex. ntsihu ndraru →ntsu ndraru),
  • la troncation consiste en l’omission de la dernière syllabe (Ex : Ɓo Ria ! pour Riama ; ɓoMhama ! pour Mhamaɗi ; E nɗa zi ? Pour « zipvi ? »).

Le shiNgazidja permet non seulement ces phénomènes isolément, mais il en permet aussi certaines combinaisons. Exemple : amalgame + troncation → tseshi ! pour tsa shinu, etc.

Je m’intéresse ici essentiellement à l’élision et accessoirement à la contraction. J’en avais déjà parlé dans mes différentes interventions et j’avais même fait un renvoi à un article publié dans Ya Mkoɓe. Mais j’ai l’impression que la question n’a pas retenu l’attention des membres de ce forum.Peut-être qu’on n’en perçoit pas l’utilité. Or l’emploi de l’apostrophe me paraît très important. Je vais donc essayer de présenter la question différemment.

Voyons d’abord ce qui se passe en français 

Pour mieux faire comprendre ce qu’est l’élision, prenons quelques exemples en français. Dans cette langue, nous savons que la voyelle de l’article défini « le » ou « la », de la marque de la négation « ne », ainsi que la voyelle des pronoms « je », « me », « te » et « se » s’effacent devant un mot commençant par une voyelle ou un « h » muet. Ainsi, nous avons par exemple :

le + élément → l’élément,

la + école → l’école,

le + habit → l’habit

je + ne + écris pas → je n’écris pas

je + écris → j’écris

tu + me + étonnes → tu m’étonnes

je + me + habille → je m’habille

il + te + a dit → il t’a dit

Nous avons aussi le cas de la conjonction « si » suivi du pronom « il » :

si + il → s’il

Voyons maintenant ce qui se passe en shiNgazidja

Pour le shiNgazidja, considérons les mots suivants :

  • na : conjonction et préposition « et ; avec » (Ex. ndrovi na mhogo)
  • ha : préposition « avec, au moyen de » (Ex ha gari, ha shononɗe)
  • nɗa :emphatiseur « c’est » (Ex. nɗa wala)
  • dja : conjonction « comme » (Ex. : dja zinu)
  • ra : conjonction « comme, depuis… jusqu’à… » (Ex. ra mɓaɓa ra mdzadze)
  • tsa : présentatif « voici, voilà » (Ex. tsa zila)

 On constate que :

  • tous ces éléments se terminent tous par la voyelle « a ».

On sait aussi que :

  • ces éléments peuvent être suivis de nom ou de démonstratif ou de pronom autonome (namhogo ; na ula ; nami / ha shononɗe ha shila ; hawe / nɗa wala wandru ; nɗami /dja mndru fulanidja ziladjawe / ra mdzadze ramirawe ; ra wala), sauf le dernier « tsa »qui ne peut être suivi que de démonstratif (tsa zinutsa wala…) ou de pronom autonome (tsamitsasi).

Dans un certain nombre de contextes, tous ces éléments perdent obligatoirement leur voyelle « a ».

L’emploi de l’apostrophe en shiNgazidja

Sur le plan pratique, l’élision sera symbolisée par le signe apostrophe (‘), comme on le fait en français. En shiNgazidja, on l’utilisera dans deux cas :

L’élision.

Elle est obligatoire :

  • quand les éléments vus ci-dessus sont suivis d’un pré-préfixe (voir ici). Exemples :na + emwana → n’emwana
    na + owana → n’owana
    na + omhogo → n’omhogo
    na + eleɗaho → n’eleɗaho
    na + ezemɓuzi → n’ezemɓuziha + omhono → h’omhono
    ha + ezendrongo(w)o → h’ezendrongo(w)o

    nɗa + emwana → nɗ’emwana
    nɗa + owana → nɗ’owana
    nɗa + eleɗaho → nɗ’eleɗaho

    dja + owandru → dj’owandru
    dja + emlozi → dj’emlozi

    ra + owana → r’owana
    ra + emdzadze → r’emdzadze

  • quand ils sont suivis par certains pronoms démonstratifs commençant par une voyelle. Exemples :na + oyi → n’oyi
    na + ola → n’ola
    na + uwo → n’uwo
    na + isho → n’isho (ex. hadja n’isho)ha + isho → h’isho
    ha + izo → h’izo

    nɗa + oyi → nɗ’oyi
    nɗa + ola → nɗ’ola
    nɗa + uwo → nɗ’uwo
    nɗa + iyo → nɗ’iyo

    dja + izo → dj’izo
    dja + ola → dj’ola
    dja + iyo → dj’iyo

    tsa + oyi → ts’oyi
    tsa + ola → ts’ola
    tsa + uwo → ts’uwo

    etc.

Remarque :

La marque du temps « nga » constituera une exception à notre règle. En effet, bien que fonctionnant dans presque les mêmes conditions que les autres éléments vus ci-dessus, il me semble qu’il n’est pas nécessaire de marquer l’élision de sa voyelle « a » par l’apostrophe. Car c’est un éléments qui apparaît dans un environnement lié à un type de procès bien particulier qui ne lui permet pas d’avoir une autonomie morphologique. Dans son emploi :

  • o il garde naturellement sa consonne, quand il est suivi d’une consonne. Exemples :

ngamingasinganyi,

ngarilao, nngamlao

ngalidjao, nga(ya)djao, ngashidjao, ngazidjao, ngapvadjao

  • Dans le cas contraire, c’est-à-dire lorsqu’il est suivi d’une voyelle, sa voyelle peut, en fonction du type de pronom :

soit s’élider. Exemples :

nga + iyo → ngiyo

nga + ilo → ngilo
nga + isho → ngisho
nga + izo → ngizo
nga + iho → ngiho

  • soit s’amalgamer avec la voyelle du pronom. Exemples :nga + husomo → ngosomo
    nga + ilao → ngelao
    nga + udjao → ngodjaoetc.

La contraction

Il arrive qu’un mot perd plusieurs sons ou syllabes au contact d’un autre mot. Exemple :

handjia hoɗahoni

 Cette expression, dans un style oral, donne ceci :

handj’oɗahoni

 Nous voyons donc que par rapport à l’élision, la chute des sons ici n’a rien d’obligatoire, mais dépend du contexte de l’énonciation. Je propose donc, dans un texte, de rétablir la forme pleine de l’expression et de marquer la contraction en mettant l’apostrophe lorsqu’on est dans un texte de style dialogique ou en poésie.

 Par Ahmed Mohamed CHANMANGA

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