L’enseignement aux Comores, que faire après tant d’échec au Bac?

Said Mchangama

Ce texte publié par M. Damir ben Ali dans Al Watwan, a déjà été posté dans le forum.  Je pensais le republier après mon retour au pays, étant à l’étranger, suite aux échanges sur la première femme comorienne instruite  et la (non) définition de ce qu’est pour nous l’instruction. La reprise  du débat sur l’échec au bac vient bien à propos  pour le porter à l’attention de tous.
Texte publié en supplément au n° 32 de « Al Watwan voir le lien:

Amroine

Je me permets d’intervenir dans ce débat, juste pour dire (i) que les Comores ont démontré qu’elles sont en mesure de mettre en place, d’organiser et de faire fonctionner un système éducatif qui peut répondre aux attentes de la population, avec en son sein un dispositif d’auto-évaluation pour son amélioration, et (ii) qu’elles peuvent encore se ressaisir pour trouver et faire évoluer une voie qui puisse être porteuse d’espoir.

En effet, autant le système éducatif comorien était à un moment donné suffisamment structuré et suffisamment entretenu autant, aujourd’hui, il a du mal à s’organiser et à fonctionner convenablement, victime, d’une part (comme l’ensemble de l’administration comorienne), d’une insuffisance quantitative et qualitative, voire d’une absence de ressources tant humaines, financières que matérielles et, d’autre part, d’un partage de compétences entre l’Union et les Îles Autonomes mal intégré et mal assumé.

Voici quelques faits qui peuvent être incomplets et contenir des erreurs, et qui peuvent donc être complétés et réajustés :

–          En 1981, un séminaire national sur l’éducation a été organisé, et a entre autres permis de mettre en place et/ou d’organiser :

L’Institut National de l’Education (INE), qui assumait entre autres missions celles aujourd’hui réclamées de conception, de suivi et d’évaluation des programmes d’enseignement. L’INE réalisait également des programmes d’alphabétisation en comorien et avait une radio éducative qui assurait des diffusions et des animations sur les actions éducatives. Les expériences pédagogiques, mentionnées ici par Mohamed Ali Mgomri, de « Mjumbi, Karthala, Kombo, Mchinda », et bien d’autres, étaient le fait de l’INE.

l’Ecole Normale des Instituteurs (ENI) qui, comme son nom l’indique, assurait la formation initiale des instituteurs. La formation continue des enseignants, du primaire comme du secondaire, était assurée par l’INE.

ü  L’Ecole Nationale d’enseignement Supérieur (ENES), de Mvuni, qui assurait la formation initiale des professeurs de collège, des conseillers pédagogiques du primaire, mais aussi d’autres formations comme celle de journalistes. Comme cela a été dit, c’était l’embryon de l’Université des Comores.

 Comme suite à ce séminaire de 1981, ont également été élaborés la loi relative à l’éducation (texte d’orientation du secteur) et les programmes d’enseignement, du primaire comme du secondaire.

–          En 1988, un colloque a été organisé, à l’issu des évaluations pédagogiques qui ont été faites, pour revoir les programmes d’enseignement du secondaire.

–          En 1993, sur la base d’une évaluation globale du système éducatif, ont été organisés les Etats généraux de l’Education, qui ont permis :

  1. D’actualiser la loi sur l’éducation, pour passer à la loi portant orientation sur l’éducation (votée en 1994), encore en vigueur et dont la modification est actuellement à l’étude au Ministère de l’Education Nationale. Cette loi a entre autres permis de légiférer sur des domaines aussi importants que les établissements privés d’enseignement qui prenaient de plus de plus d’ampleur, l’éducation de la petite enfance dont il a été retenu que la langue d’enseignement est le comorien, la formation professionnelle, l’enseignement supérieur.
  2. De réviser les programmes d’enseignement, aussi bien du primaire que du secondaire.
  3. D’élaborer le premier Plan directeur de l’Education, qui a couvert la période de 1997 à 2001, plan qui a systématiquement été suivi d’autres, jusqu’à aboutir aujourd’hui à l’actuel Plan intérimaire de l’Education (PIE), qui couvre la période de 2013 à 2015, avec la perspective de l’horizon 2020.
  • En 1994, malheureusement, le système éducatif comorien a été terrassé par un vent « d’IUFMisation », incarné par certains cadres de l’Education qui, malgré de fortes résistances, ont imposé le système des IFERE (Institut de Formation des Enseignants et de Recherche en Education), pris sur le modèle des IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres) qui se mettaient en place en France. Ce système a voulu rassembler en une seule institution l’INE, l’ENI et l’ENES. Le résultat est que ces institutions ont été toutes supprimées d’un seul coup, et les IFERE (qui en gardent encore les vestiges) n’ont jamais pu, ni reprendre les missions qui étaient déjà assumées, ni mettre en place quoi que ce soit de nouveau. Le résultat est que, depuis, le système éducatif comorien ne s’en est jamais relevé. A titre d’exemple, depuis 1994, il n’y a plus eu de formation initiale de professeurs de collège.
  • A cela, il faut ajouter la conséquence de ladite décentralisation / autonomisation des îles, issue de la crise séparatiste et de la Constitution de 2001 et qui fait que, aujourd’hui encore, et pour de nombreuses missions du système éducatif, on se chamaille encore, et on ne sait pas qui doit faire quoi entre l’Union et les Îles Autonomes.
  • Ajoutons à cela le fait que les structures du système éducatif sont en dysfonctionnement, et manquent de tout : les administrations (du Ministère et des Commissariats de l’Education) manquent de personnels qualifiés et de moyens financières et matérielles pour fonctionner ; beaucoup d’établissements scolaires n’ont pas suffisamment d’enseignants (qualifiés ou pas) ; beaucoup d’enseignants ne respectent pas leur charge horaire.
  • C’est dire que, actuellement, le système éducatif est en train de se battre pour se maintenir et assumer sa mission, et que des actions sont en cours (notamment dans la mise en œuvre du PIE) relatives notamment à l’amélioration de la politique et des stratégies éducatives, des programmes d’enseignement, des compétences des enseignants. Mais tant que l’on aura pas apporté les ressources humaines, financières et matérielles nécessaires au fonctionnement du système éducatif, et que l’on n’aura pas fait le ménage pour leur bonne utilisation, nous aurons indéfiniment face à nous le tonneau de Danaïde. Donc, pour le moment, il s’agit d’une question de gouvernance. Et c’est là où la tâche revient aux politiques dont on a déjà parlé dans ce forum. Et il est vrai que l’on peut dire que tout le monde est politique, mais c’est un peu trop noyer le poisson. Car en effet c’est des politiques décideurs qu’il s’agit, ceux qui sont chargés de responsabilités, et qui doivent les assumer au lieu de tourner en rond et d’attendre que cela passe.

Je pense que c’est cela le prix à payer, pour pouvoir espérer. Et je pense que nous avons, non seulement, le droit d’espérer, mais aussi les possibilités et le potentiel pour espérer.

Trama tsilo ɓo wendza manyo ! J’ai été un peu long, et je m’en excuse.

Je vous informe, au passage puisque la question de la langue comorienne est constamment posée sur ce forum, qu’une Direction générale de l’alphabétisation et de la promotion des langues (avec à la base le shiKomori) vient d’être mise en place au Ministère de l’Education Nationale.

 Aniami Mchangama

 Merci Amroine pour toutes ces informations. C’est une grande richesse pour nous autres qui n’avions pas tous ces éléments. Ce que je constate c’est que beaucoup d’encre a coulé, mais que très peu, voir pas de résultat au final. Je suis très gênée par la fin de ton exposé Amroine.  Il y a beaucoup de contradictions qui ne nous aideront pas du tout à avancer.Tu nous énumères un travail de plus de 30 ans sur l’éducation. Tu nous rappelles  la place du politique qui doit faire son travail (chacun à sa place), et tu nous demande de la patience !!!! Eh bien ça tombe bien, ye mwalimu wa hangu  hanambya ni hawuwe, donc Patience me va très bien comme prénom. D’ailleurs, je le porte sans le savoir depuis 32 ans, à ce que je vois. Le politique est là pour gouverner, mais nous, citoyens, nous avons des attentes.

Je souhaite que nous prenions les choses en main, que nous soyons une force de proposition, et plus loin, que nous soyons assez déterminés  pour arriver à bousculer les choses. On me qualifie d’optimiste mais c’est tout simplement parce que je sais que des femmes et des hommes sont prêts à s’investir pour l’avancer du pays.

Ari wutsaho sha mvuvuni hu gnama

Amroine

Mon propos, en tout cas mon intention, a essentiellement consisté à montrer : (i) que les Comores ont réussi à un moment donné à mettre en place, à organiser et à faire fonctionner un système éducatif qui pouvait être en mesure de répondre aux attentes des uns et des autres et qui était en voie d’amélioration ; (ii) que ce système a été perturbé ; (iii) que des hommes et des femmes continuent malgré tout à s’investir dans ce système où des choses intéressantes continuent de se faire ; (iv) mais que ce système ne dispose plus des ressources humaines, financières et matérielles appropriées pour son fonctionnement interne (en dehors des appuis complémentaires qui viennent des différents projets et autres appuis externes) ; et (v) que, si l’on se ressaisit, il est encore possible de redresser la barre.

Et quand j’évoque les politiques et le rôle qu’ils doivent y jouer, en tant que décideurs, c’est justement, comme je l’ai mentionné, pour que l’on arrête de tourner en rond et d’attendre que cela passe. Je ne demande donc pas de la patience, au contraire ; en effet, s’il y a des secteurs où l’on ne peut pas attendre, l’éducation en fait partie, car son objet c’est la « manipulation » de l’être humain lui-même et, dans ce domaine, il ne peut pas y avoir de rattrapage.

Ceci étant, il faudrait plus qu’une page de courriel pour traiter de la question d’un système éducatif, celui des Comores ou un autre.

Mansoib Mohamed

L’échec au bac,c’est tout simplement l’échec de l’éducation nationnal gérée par le gouvernement actuel…Appelons un chat un chat…Le gouvernement doit en tiré toute les conséquence de son échec et d’une nation.

Aniami Mchangama

Comme je l’ai dit, soyons une force de proposition. Nous n’irons pas loin juste avec des accusations. Des erreurs successives (de plusieurs gouvernements d’ailleurs) sont pointées de doigt dès qu’on lance un sujet. Je trouve qu’il est important de se servir du passé pour éviter de faire les mêmes erreurs à l’avenir.

Néanmoins, il faut que nous apprenions à avancer, à se reconstruire. Notre système éducatif ne va pas bien, ne va pas du tout. Servons-nous des propositions de Damir, Chamanga, Mahmoud Ibrahim et bien d’autres pour lancer un dynamisme sur le problème. Saisissons les politiques avec un projet concret.

Mohamed Ali Mgomri

Monsieur Amroine a ouvert le bal en prenant le soin de rappeler ce qui a été fait mais également ce qui ne l’a pas été.
Les problèmes relatifs à la mosaïque des pouvoirs dans cette petite république rejaillissent ici et conditionnent la dynamique de notre ministère de l’éducation. Comme il l’a bien dit et comme je l’ai souligné hier, il s’agit d’une responsabilité qui incombe en premier lieu aux décideurs.
Monsieur Amroine parle d’une IUFMisation des IFERE et des conséquences qui en ont suivies. Il évoque l’abandon par cette institution de ses premières missions, notamment la formation continue et la formation initiale des autres niveaux d’enseignement, entre autre le collège.
Connaissant le statut de l’IFERE et son pouvoir réel en matière de décision et d’action, la question est de savoir si l’Etat, à travers le Ministère de l’Education Nationale, a fait une commande de formation d’enseignants auprès de cette institution. La Direction Générale de la Planification, des Etudes et des Projets a t-il jamais fait état de la demande du pays en cette matière et dans une perspective des années à venir? L’IFERE a t-il les moyens (en ressources humaines et financières) d’accéder à de telles demandes?
Personnellement, puisque j’ai été directeur de cette institution, j’ai présenté une étude au Ministère de l’Education concernant la formation d’enseignants de collège. Le scénario consistait à positionner des modules pédagogiques complémentaires dans certaines facultés de l’Université des Comores pour sélectionner au terme d’une première année, des candidats à la formation de professeurs de collèges. C’est à dire qu’au terme de leur cursus de Licence, ces candidats allaient être directement dirigés vers la formation professionnelle de professeur. Bien qu’ayant reçu la bienveillance des destinataires, le projet n’a jamais vu le jour. C’est dire ou redire ce qu’a dit Monsieur Amroine Darkaoui que les décideurs ont la part la plus grande dans ce genre de projets. Toujours dans l’exercice de ce mandat de directeur de l’IFERE, j’ai bénéficié d’un financement d’une étude sur la révision de l’actuel Plan de formation des enseignants du premier degré, un projet a été ficelé et présenté au Conseil Scientifique de l’Université. Mais un second projet de formation de professeurs de lycée a été également étudié grâce au financement du projet PASEC. Le Ministère est en possession de ces projets de maquette. L’autre morceau à assumer par l’IFERE serait le domaine organisationnel et fonctionnel de ces projets. Malheureusement je ne suis pas en mesure de dire aujourd’hui où en est-on.
Mais nous devons finalement positiver et nous dire que ces échanges nous permettront à coup sûr de redresser les choses, à conditions que ceux qui ont le pouvoir de décision le veuillent bien.
Pour terminer sur ce chapitre de l’IFERE, je dois annoncer ici que j’ai comme l’impression que le manque de formation arrange certains dans les coulisses du pouvoir. Comment comprendre que des promotions de jeunes bacheliers soient formés à l’Université et soient diplômés du DIFOSI (Diplôme de Formation Supérieure des Instituteurs) et se retrouvent encore aujourd’hui dans la rue alors que les postes sont distribués à des gens qui n’ont pas le minimum requis pour enseigner? Ce n’est pas moi qui l’atteste, une évaluation a eu lieu sur leurs compétences en français (langue d’enseignement et langue enseignée) et ce constat en est tiré.
Et pour terminer, nous attendons de grandes éclairages sur les missions et les moyens de ce nouveau département des langues au Ministère car encore une fois, l’expérience nous enseigne que le développement institutionnel requiert de la volonté, des moyens et un suivi constant. Merci
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