Les “pré-préfixes” dans la langue comorienne

Lorsque un nom est défini ou déterminé de quelque manière que ce soit, il reçoit un élément grammatical dont la forme dépend de la classe du nom ainsi défini. Certains personnes le désignent sous le terme d’article défini ou d’augment. Je préfère pour ma part le terme de pré-préfixe, employé par l’école bantouistique française et anglaise, car il se place immédiatement devant le préfixe nominal et son emploi est beaucoup plus vaste qu’un simple article défini. En outre, cette terminologie explique aussi ma façon de l’écrire. En effet, contrairement à l’usage de bon nombre d’entre nous, je l’écris collé au nom qu’il va définir.Considérons les phrases suivantes :
(shiNdzuani) tsiono mpaha pani : “j’ai vu un chat dans la cuisine”
(shiNgazidja) tsiono paha hopaani : “j’ai vu un chat dans la cuisine”
ou encore :
(shiNdzuani) tsiono muntru pani : “j’ai vu quelqu’un dans la cuisine”
(shiNgazidja) tsiono mndru hopaani : “j’ai vu quelqu’un dans la cuisine”
Nous voyons qu’ici, on parle d’un “chat” quelconque ou d’une “personne” quelconque ou non identifiée. Les mots “chat” et “quelqu’un” sont donc indéfinis. Supposons maintenant, qu’on veuille parler du “chat blanc” et non du “chat noir” que nous connaissons, ou de la personne dont on a déjà parlé. Nous obtenons ceci :
(shiNdzuani) tsiono impaha ndjewu pani : “j’ai vu le chat blanc dans la cuisine”
(shiNgazidja) tsiono lepaha djewu hopaani : “j’ai vu le chat blanc dans la cuisine”
et :
(shiNdzuani) tsiono umuntru pani : “j’ai vu la personne dans la cuisine”
(shiNgazidja) tsiono emndru hopaani : “j’ai vu la personne dans la cuisine”
Ce sont ces éléments ileu et e qui sont les pré-préfixes. Il en existe d’autres. Les pré-préfixes i, u et e se prononcent respectivement [yi], [wu] et [ye], mais il n’est pas nécessaire de les écrire avec les “w” et “y“. Vous comprendrez pourquoi plus tard, quand nous aborderons, en particulier pour le shiNgazidja, les prépositions na “et, avec” et ha “avec, au moyen de” et la particule d’emphase nɗa “c’est”. Pour le moment, retenez tout simplement que certains pré-préfixes commencent par des voyelles et d’autres commencent par des consonnes.
Pourquoi les écrire collés au nom ? D’une part, parce qu’ils n’ont pas d’autonomie morphologique et on ne peut rien mettre d’autre entre le pré-préfixe et le nom ainsi défini, à la différence de l’article défini du français (Ex. le chat, le petit chat, le mignon petit chat…). C’est un peu comme en arabe où l’article “ال” qui est toujours collé au mot qui suit (Ex : مدينة mais on écrira المدينة ou encore المدينة المنورة). D’autre part, c’est l’option choisie dans toutes les langues où cet élément existe comme le zulu (notez qu’en swahili, il n’y a pas de pré-préfixe). J’ai aussi une autre raison. Elle est d’ordre étymologique. Dans un certain nombre de langues bantoues, ces éléments qui nous servent, nous, de pré-préfixes font partie intégrante de leurs préfixes nominaux.
Si nous comparons le shiNdzuani avec le kinyarwanda, la ressemblance est patente :
kinyarwanda : umuntu –> shiNdzuani : muntru (“un être humain”)

kinyarwanda : imbaka –> shiNdzuani : mpaha (“un chat”)
où les préfixes umu et im du kinyarwanda correspondent aux préfixes nominaux mu et du shiNdzuani les voyelles initiales des préfixes kinyarwanda correspondent aux pré-préfixes du shiNdzuani.
Voici la liste des pré-préfixes en shiNgazidja et en shiNdzuani :
  1. e /                 endru / umuntru
  2. o / u                 owandru / uwantru
  3. o / u                 omri / umwiri ~ umri
  4. e / i                  emiri / imiri
  5. le / li                ledzitso / lidzitso ; legari / ligari
  6. e / ya               ematso / yamatso
  7. e ~ she / i        eshiyo / ishiyo ; shehiri / ishiri
  8. e / i                  eziyo / iziyo ; eziri / iziri
  9. e /                  enkuhu / inkuhu ; ehazi / ihazi
  10. ze / zi              zenkuhu / zinkuhu ; zehazi / zihazi
  11. o / u                ouhura / uuhura
  12. pvo / –             pvomtsana / mtsana
  13. ho / –               hodahoni / dagoni
  14. mo / –              momalahoni / malagoni
Les trois derniers pré-préfixes du shiNgazidja (pvo, ho, mo) n’ont pas d’équivalent ni shiNdzuani ni dans les autres parlers comoriens.
En guise d’illustration : Voici un texte de Tahamida Mze et un autre de Hamida Abdou. Ces deux textes comptent beaucoup de fautes d’orthographe. Pour le moment, je me contenterai de mettre, en les corrigeant, les pré-préfixes en rouge :
“Ngasi wendji rishukuriao zedjuhudi zahaho. 

Owendji wahatru ngariandzihao eshikomori pvatsina zipvimo, maana karidja shisoma. Emuhimu ya madjadiliano hama ndayanu, ndo huzalisa fikira na huba ya hwandza elugha yahatru yiheye djuu. 
Owumavu wudjuzi wah’eshikomori ngotriyao wudziro hakuu hosoma zelugha zakidjeni. Oushababi waleo ngwaona taabu yausoma hapvo eshikomori watso wushidjuwa ndro.”

 

“1976 eMwongozi Ali Swalih, hatriya ealifube harumwa ezentsa na tsa yah’emidji, ili wandru warongowe eshikomori sha swafiha arudi wandru wadjuwe ushi handziha. Hasomesa wandru ili wende wasomese harumwa emapvayashio. Tsika mogoni m’owandru wahundra ebahati ya usoma ealifube n’efurswa ya hwenda na somese. Harumwa nyakati zah’ousiku, zelikoli zika zisuguha ma pvayashio. Hausikitifu baada eMwongozi Ali Swalih hatolwa zendrongozinu kazidja ndungwa…”
Vous aurez remarqué que je n’ai pas mis ni de “y” devant les “e“, ni de “w”  devant les”o“.
Par Mohamed Ahmed CHAMANGA
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