Mayotte : Pénélope et la secte des goinfres goulus.

Ce fut trop beau pour durer.

La convention entre syndicats et patronat sous l’égide de la préfecture sur une baisse substantielle des prix des produits de première nécessité est arrivée à échéance. D’aucuns ne manqueront de souligner « l’exotisme » de ces accords éphémères de Décembre 2011, résultant du  plus long conflit social que Mayotte n’ait jamais connu.

Toujours est-il que les prix des mabawas (ailes de poulet) et autre bouteille de gaz domestique sont repartis à la hausse, avec des boosters alimentés au mélange propane-butane ; pourvu qu’il ne nous explose sur la figure ! Car, on n’ignore jusqu’alors, sur quelle base le  prix du kg de viande est calculé. Est-ce proportionnellement à la quantité de méthane rejeté par les bovins dans l’atmosphère du Brésil ou à la quantité d’eau consommée pour produire le kg ?   En tout état de cause, il faudra se rendre à l’évidence, le kangué (ou ntibé en grand comorien) ne sera plus à la portée de toutes les bourses du dimanche à la plage. En témoigne le tableau récapitulatif ci-dessous:

Tableau 1 : Prix des produits de première nécessité à Mayotte.

*produits de première nécessité soumis à la convention de Décembre 2011.

Nous essaierons d’être plus complets au prochain article.

Comme on peut le remarquer, les denrées locales vendues (**) au marché de Mamoudzou atteignent des prix astronomiquement scandaleux et échappent à toute  régulation.

D’après l’INSEE Mayotte, sur un an, de janvier 2011 à Janvier 2012, les prix à la consommation ont augmenté de 0.9 % 1. Par la suite, les prix des produits de première nécessité baissaient au sortir du conflit qui avait paralysé l’île pendant plus d’un mois et demi. Il nous tarde de voir les chiffres de l’INSEE dès la reprise à la hausse consécutive à la fin de la convention de Décembre 2011. Mais comme le montre le précédent tableau, la pilule est déjà difficile à faire passer.

Alors, plusieurs questions se posent :

  • Pour les syndicats, on s’interroge sur la nécessité de battre le record ultra marin des grèves contre la vie chère si c’était pour subir l’effet boomerang de ce contre quoi on a lutté.
  • Du côté des consommateurs, d’une part,  un constat se dégage : achète ou crève ! D’autre part, la question de savoir si de ce long conflit, on a tiré des leçons sur notre mode de consommation, reste posée. En effet, en tant que consommateurs, nous devons endosser une part de responsabilité sur cette course effrénée des distributeurs à faire d’énormes profits sur notre dos.

Les écarts de traitement entre les salariés de la fonction publique et ceux du privé nourrissent une certaine léthargie de la population. La classe moyenne de l’île, sans être responsable de la vie chère, reste à la fois la cible privilégiée de la grande distribution, le catalyseur de cette prédation sans fin, et le boulet des plus défavorisés et des moins éduqués.  Comme d’après Kempf2, Veblen le disait déjà si bien : « Toute classe est mue par l’envie et rivalise avec la classe qui lui est immédiatement supérieure dans l’échelle sociale, alors qu’elle ne songe guère à se comparer à ses inférieures, ni à celles qui la surpassent de très loin ». Or, si la classe ouvrière ne sait à quel saint se vouer, c’est que la classe qui est au-dessus ne regarde  pas suffisamment  dans le rétroviseur pour voir sa main tendue et désespérée.

Quant aux patrons de la grande distribution, ils n’ont que faire des revendications de la population mahoraise et ne s’embarrasseraient pas des questions existentielles n’ayant trait avec la rentabilité, les gains de productivité, l’épargne, les plans sociaux, etc. Si le constat est amer pour tous les consommateurs mahorais, eux se frottent les mains. Les premiers indices annoncent bien la couleur : cette fois la population boira le calice jusqu’à la lie ; les distributeurs de l’île ont décidé de combler le manque à gagner des trois mois de vache maigre pour eux et de pain blanc pour nous, consommateurs.  Déjà dans l’escarcelle de la grande distribution, la division au sein de l’intersyndicale,  qui aura raison d’éventuelles velléités de mobilisation de la base. Suivront dans les mois à  venir les dividendes engrangés  sur la hausse des prix. En effet, si on symbolise le mécontentement des Mahorais en matière de consommation par les mabawas, force est de remarquer que pour compenser les baisses concédées lors des négociations qui ont échu le 31 Mars, les grands distributeurs ne se sont pas gênés d’accroître leur marge sur les autres produits.

Mais quel impact cette flambée des prix à la consommation va-t-il générer à Mayotte  sur le plan social et économique ?

Sur le plan social, la situation redevient intenable. Durant la période de baisse des prix, quand celui du carburant flambait proportionnellement au nombre de chevaux-vapeur des 4×4, les Mahorais se délectaient à consommer plus de mabawas, ce qui au demeurant suffisait au bonheur de la majorité. Certes, comme une épée de Damoclès au dessus de la tête, les accords de sortie de conflit n’étaient pas les lauriers sur lesquels les Mahorais pouvaient durablement s’endormir, mais personne n’osait croire à la situation actuelle. Une fois de plus, les plus défavorisés sont les premières victimes. Le fossé entre la majorité pauvre et une minorité de nantis va encore s’agrandir. C’est malheureusement le terreau le plus favorable aux conflits sociaux.

Sur le plan économique, d’abord, au point où nous, consommateurs en sommes, il serait de bon ton de saluer la philanthropie dont les patrons de la grande distribution ont fait preuve à notre égard durant la période de gel des prix. Ensuite, on leur poserait les questions suivantes :

  • Chers patrons, aviez-vous vraiment serré la ceinture pour ça ?
  • Alliez-vous être obligés de mettre la clé sous le paillasson pour raisons économiques?
  • Ou soumettre à votre personnel un plan de restructuration ?
  • Est-ce que cette hausse vous permet de limiter  le manque à gagner durant le conflit ou compenser la baisse durant les mois de gel des prix ?

En attendant, on peut sans prétention prédire l’annonce par ceux que Tolstein Veblen appelait déjà la classe de loisir2, de réelles difficultés de recettes dans la grande distribution sur fond de crise, (un mot utilisé à toutes les sauces), pour justifier la hausse des prix. Car, en tirant la sonnette d’alarme, ce n’est pas tant sur l’application de la convention syndicat patronat entrée en vigueur le 31  Mars, mais le dépassement des prix avant conflit. Prenons le cas de la viande, comme si son prix n’était pas suffisamment dissuasif,  le sac de 10 kg (dont le prix a fortement contribué à mettre le feu aux poudres), est introuvable dans certains centres commerciaux ; mais celui de 5 kg, plus cher, y remplit les congélateurs.

La technique de vente a fait ses preuves : à la fin de la grève, on fit croire à la population que le riz allait manquer. Devant les magasins les queues  s’allongeaient ; en quelques jours, la marchandise fut écoulée.  Donc, si la  situation perdure, elle risque de dégrader le marché de l’embauche. Avec  la  flambée des prix, un salaire minimum aussi faible, le pouvoir d’achat des ménages réduit comme peau de chagrin ne pourra que plomber la consommation. Or, pour ceux qui croient encore à cette théorie, consommation entraîne croissance qui, à son tour, génère de l’emploi.

En attendant que  les syndicats reprennent le travail de Pénélope, il est urgent de mettre à profit le modèle social basé sur l’entraide, le troc et la revalorisation de nos aliments séculaires du terroir. Il est à la base de la résilience de la population locale en l’absence de produits de  la grande distribution et contre le dictat des patrons de l’île. Cela vaut davantage pour les trois autres îles des Comores où le PIB par habitant est plus de 10 fois moins important qu’à Mayotte1.  Malgré des sources d’approvisionnement différentes de Mayotte par les mêmes distributeurs, Moroni semble hantée par le spectre de cette flambée des prix. C’est en tout cas ce qu’augure la situation qui prévaut à Mamoudzou actuellement.

SAID Abdou-Elmadjid

Références bibliographiques :

1 : http://www.insee.fr/fr/regions/mayotte/

2 : Comment les riches détruisent la planète par Hervé KEMPF, Ed. Seuil

 

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