Peut-on bricoler la santé?

La crise qui secoue actuellement nos hôpitaux tient essentiellement à un problème de priorité  et de gouvernance : payer l’armée ou investir dans la santé? Travailler en clinique ou à l’hôpital? Fournir des 4×4 aux fonctionnaires ou doter nos urgences de défibrillateurs? Valoriser la compétence ou favoriser le chauvinisme? Poser ces questions c’est y répondre; la société a un choix à faire; la santé, ce don de Dieu, a un coût énorme mais aussi des bénéfices incalculables  si le fardeau qui vise à la protéger est assumé collectivement. Par exemple : au Québec, la santé constitue le premier poste budgétaire absorbant presque 40% des dépenses de l’État; c’est un choix décisif qui n’a jamais été remis en question.

Pourquoi chez nous, la santé, cette richesse à la fois individuelle et collective, n’a jamais eu l’importance qu’elle mérite? Les crises récurrentes qui affectent le fonctionnement du plus grand centre hospitalier des Comores, nous rappelle tragiquement cette vérité. Tout le monde s’accorde pour dire que ce n’est qu’un symptôme, quoi qu’invalidant, parce que le mal est ailleurs : l’agonie dure depuis trop longtemps par négligence, par insouciance. La gangrène a atteint l’os.

Que s’est-il  passé réellement? Quelles sont les causes profondes de cette crise? Quelles sont les interventions qui ont été mises en place pour éviter qu’El-Maarouf ne s’embourbe? En  examinant de près son historique politico-administratif, on découvre, à l’origine de cette dégénérescence, qui allait laisser des séquelles permanentes, qu’il y a eu trop de manquements qui se sont accumulés au fil des ans, depuis que nous nous sommes appropriés notre destinée.

En effet, au lendemain de l’indépendance, grâce notamment à son plateau technique hérité de la colonisation, et répondant aux normes de l’époque, El-Maarouf connaissait un fonctionnement relativement normal. La contribution apportée par d’autres partenaires lui a permis de conserver son statut d’hôpital de référence où les soins étaient offerts gratuitement. On peut citer entre autre l’aide de la coopération italienne, belge et celle d’une congrégation américaine conduite par le chirurgien Barnett. Le Canada, par l’entremise de l’ACDI, s’occupait essentiellement du volet préventif alors que la formation des  paramédicaux était assurée principalement par l’OMS.

L’État n’avait donc qu’un seul souci : la paie des employés. Or, il ne le faisait qu’à compte-goutte. Malgré cela, le travail restait plaisant et très valorisant; les employés puisaient leur motivation dans les moyens techniques et administratifs mis à leur disposition. Autrement dit, le contexte était propice pour  administrer des soins de qualité et offrir des services particulièrement appréciés par la population. Comment une telle situation idyllique a-t-elle  périclité du jour au lendemain? Il n’est certainement pas le fruit du hasard. Il est le résultat d’un système défaillant.

Quoi qu’il en soit, l’État n’a pas su profiter de l’allègement de sa charge hospitalière pour faire ses devoirs. Au contraire, il a continué de se satisfaire de l’assistanat ce qui a engendré au fil du temps un contexte de dépendance à l’aide internationale. L’entretien des infrastructures qui décrépitaient à vue d’œil, l’achat des nouveaux équipements qui rouillaient, la valorisation des emplois mal payés, le recyclage des agents, a été tout simplement abandonné. À vrai dire, aucun investissement significatif n’a été consenti par l’État pour renforcer la pérennisation de la bonne performance de ses agents obligés de travailler dans la précarité technique et salariale et, de surcroit, par manque de ressources, risquent des accusations de non-assistance à personnes en danger.

Dès l’instant que la santé n’était plus la priorité de l’État, et que les arriérés salariaux se chronicisaient, la démotivation a pris le dessus laissant la gangrène s’infiltrer sinueusement dans l’établissement. Dans les années 1980, comme infirmier à El-Maarouf, je gagnais 65 Euros par mois sans jamais eu l’assurance de toucher ma paie à temps,  durant mes 16 années dans la FOP comorienne. Trente ans plus tard, cette crise salariale n’a pas encore été résolue. Or,  comme disait Homère : « À mauvais payeur,  mauvaises garanties ». On saura gré à tous ces employés d’El-Maarouf qui doivent travailler 24h/24h, souvent le ventre vide, pour tenter coûte que coûte, de remettre sur pied un hôpital perpétuellement sous perfusion.

Par ailleurs, l’hôpital qui était jusque là dirigé par des expatriés  a été contaminé illico,  dans ses affaires internes, par la politique et par la notabilité, dès qu’il a été remis aux mains de l’État. En raison de cette ingérence dans les nominations des cadres et des membres du C.A, le lien hiérarchique venait d’être brisé car, ces derniers ne rendaient plus compte qu’à ceux qui les ont placés à leur poste. Dès lors, le mécanisme de désengagement professionnel et de l’immunité clanique s’est enclenché; les malades n’étaient plus le centre des préoccupations ni des employés ni du gouvernement. Ce facteur prépondérant a accentué la gangrène, plongeant l’hôpital dans un coma profond parce qu’il n’était plus possible d’y assurer ni discipline ni rigueur.

Plus encore, les hôpitaux, comme les entreprises, gèrent du personnel et  des budgets, ont des clients. Ils ont donc besoin de beaucoup d’argent. Comme l’hôpital continuait d’accumuler des déficits, pour combler ses besoins financiers, l’État s’est vu imposé le ticket modérateur par le FMI, comme partout d’ailleurs en Afrique. En théorie,  le remède n’était pas pire si et seulement si l’État avait respecté les préalables pour assurer la réussite du projet or, ce ne fut pas le cas : aucune rénovation des infrastructures, aucun plan de renouvellement des équipements désuets et des consommables, pas la moindre formation ni des professionnels soignants ni des gestionnaires sur la nouvelle culture financière mise en place, rien sur l’information auprès de la population par rapport à leurs droits et obligations en matière de soins hospitaliers, pas plus sur les nouvelles procédures administratives ou de réédition des comptes, aucune stratégie de lutte contre les abus, rien sur l’évaluation du rendement des employés etc.

Paradoxalement, alors que nous sommes à une époque où l’on n’a jamais eu autant de médecins, infirmiers et autres professionnels hautement formés à El-Maarouf, nous assistons à un recul troublant de leurs prestations, en particulier en ce qui concerne la qualité des soins et services hospitaliers. Je pense que c’est là une conséquence de cette improvisation managériale et de la priorité accordée à la satisfaction des institutions internationales dominantes qui a porté le dernier coup fatal à notre comateux, l’enfonçant dans un état végétatif irrécupérable.

En résumé, ce monitoring nous a permis de déceler clairement qu’il y a eu cumul de facteurs concomitants, convergents et dégénératifs qui ont conduit d’El-Maarouf au désastre: dépendance envers l’assistanat, laisser-aller gouvernemental, insécurité salariale chronique, politisation des cadres, corruption à grande échelle, lobbies traditionnelles, pression internationale,  ignorance de la clientèle, caution morale à la médiocrité, mandat flou de l’institution (publique ou privée), gestion financière opaque, démoralisation et déstructuration professionnelle bref, autant de maux pourtant prévisibles mais qui n’ont jamais ni ému ni offusqué aucune autorité.

Dans un monde en constante transformation médicale et technologique, El-Maarouf peut-il ressusciter sans une remise en cause profonde de notre politique hospitalière minée par la corruption, le clanisme, le chauvinisme et qui s’appuie essentiellement sur la mendicité comme source principale de son financement? Peut-on, à chaque crise à El-Maarouf, continuer de bricoler des mesures palliatives prises à la va-vite sans tenir compte de son sous-financement qui la provoque? La santé est un ensemble de facteurs étroitement liés où le salaire du personnel soignant est à l’intersection de tous ces facteurs. Une amélioration de la situation qui empêcherait le personnel de « frauder » et qui le pousserait à  s’investir dans ce qu’il est sensé faire, c’est-à-dire, soigner, serait-elle possible sans une maîtrise des finances publiques et sans nous libérer de l’enfermement de la main tendue et des jeux politiques?

Pourtant, lorsqu’il s’agit d’assurer la sécurité sanitaire de la population, rien ne doit être laissé au hasard. N’est-ce pas le devoir absolu du Ministère de la santé? Quand il y a urgence d’agir, quand la sécurité d’un peuple est en péril, n’est-il pas nécessaire, voir capital, de revoir les priorités? Une chose est certaine : pour sortir de cette déchéance sanitaire, il faut collectivement redonner à El-Maarouf sa lettre de noblesse en commençant par…

Ben (Québec)

Print Friendly, PDF & Email