Tout se joue au primaire

imagesLes directives ministérielles s’empilent  dans les armoires, les milliards s’engloutissent et pourtant, d’année en année, on enregistre une déliquescence du niveau des élèves, des résultats catastrophiques aux divers examens nationaux. En 2 013, le paroxysme de l’échec au bac a  délié les langues, suscité des débats houleux  sur le système éducatif  comorien.au point qu’une  de nos sommités en matière d’éducation a dû  tirer la sonnette d’alarme, suggérer aux politiques de « diversifier et de redynamiser l’enseignement secondaire de manière à accroître  l’accessibilité, l’égalité de chance et améliorer la qualité des enseignements et des apprentissages ».

En tant qu’instituteur, je n’ai pas qualité pour intervenir dans le débat   sur les objectifs assignés à notre système éducatif, sur ses enjeux prioritaires. Mon rôle se résume à animer une classe, à faire construire un référentiel de compétences définies par des supérieurs hiérarchiques dont la perception de la réalité se fonde sur des rapports parfois subjectifs et empreints d’idéologie.  Nos opinions  à nous  qui sommes  en contact avec la matière d’œuvre  et qui, quotidiennement, nous employons   à  vaincre la difficulté scolaire, à lutter contre les troubles de comportement, à éveiller  les facultés intellectuelles et morales de l’enfant, sont rarement prises en compte. Je me cantonnerai donc sur l’organisation et la pratique de la classe  au primaire, 1er degré du système éducatif français que nous avons singé sans aucun effort d’adaptation.

La réussite scolaire de nos collégiens, voire de nos lycéens repose incontestablement sur  des études primaires solides  et pourtant, nonobstant les assises et les colloques, notre Ecole Primaire Publique  est enclin au déclin :   la qualité de son enseignement se dégrade au fil des ans.  Relever  ce défi  requiert  l’audace politique  d’opérer les  évolutions indispensables au premier rang desquelles  le relèvement du niveau de qualification initiale de nos enseignants. C’est à mon avis,   cette formation initiale de qualité qui  constitue la pierre angulaire d’une véritable  rénovation  car  elle conditionne une formation pédagogique  solide, facilite  la compréhension des lectures personnelles qui enrichissent  nos connaissances méthodologiques, notre culture. Subséquemment à cette première suggestion, les meilleurs sortants de Mvouni  de niveau Bac+2 auraient le profil adéquat de nos élèves maîtres. J’ose estimer qu’à ce stade  les étudiants construiraient  aisément les compétences pédagogiques nécessaires pour aborder avec confiance  et aisance le métier d’enseignant.

Les formes de travail  jouent   également un rôle prépondérant dans la construction des compétences .   Les dispositifs tels que les échanges de services, le décloisonnement  et la différenciation pédagogique ne sont pas méconnus, mais leur mise en œuvre est loin d’être effective. Il revient aux conseillers  pédagogiques d’inciter les maîtres à confronter leurs  pratiques dans un collectif de travail, à expliciter  collectivement  les objectifs d’apprentissage et les remédiations possibles. Ces échanges de pratiques  entre maîtres enrichissent la culture professionnelle commune, réduisent nos insuffisances, consolident nos compétences pédagogiques. .Mais autant il est inconcevable de travailler seul dans son coin, autant  il serait irréaliste de tout décider en équipe ;  d’où la nécessité de  concilier décisions collectives et décisions individuelles.

Je crois important de souligner avec force  l’impact de  la différentiation pédagogique  dans la gestion de nos classes.  Celles – ci étant hétérogènes,  il convient de proposer à ces élèves différents des situations  d’apprentissage différentes chaque fois que cela est pertinent. Et pourtant, bien qu’elle soit connue de tous, la pédagogie  différenciée   n’est pas couramment pratiquée  parce qu’il manque  à bon nombre   de nos maîtres cette expertise pédagogique et didactique tant individuelle que collective sans laquelle il n’est pas évident d’optimiser les situations d’apprentissage. L’affirmation selon laquelle la plupart de nos instituteurs souffrent  à la fois   du faible niveau d’enseignement général et des carences pédagogiques, m’expose à encourir l’opprobre de mes pairs. Que ces derniers soient assurés de mon estime à leur égard . D’ailleurs, comme eux, j’éprouve encore le remords dû à mes déficiences que  je m’efforce de combler à mon rythme.

Outre cette formation initiale et pédagogique solide,  Il importe  également de   donner aux maîtres  ce temps institutionnel dont ils ont besoin pour  se former en équipe . Ces échanges entre enseignants  s’avèrent plus formateurs que ces animations pédagogiques ennuyeuses,  dénuées  de toute interaction  et durant lesquelles des soi – disant formateurs débitent des textes copiés çà et là.  Tout en soulignant implicitement l’inefficacité  de certains personnels d’encadrement, je rends un hommage appuyé à nos meilleurs conseillers pédagogiques qui , malgré le manque de moyens , s’efforcent  de donner le meilleur d’eux – mêmes. J’ai connu des conseillers  pédagogiques qui parcouraient des kilomètres à pied pour encadrer des maîtres débutants

 Quant aux inspections, je m’interroge  encore sur la pertinence de cette forme d’évaluation du travail  de l’enseignant. Je pense qu’il serait pertinent, d’évaluer le travail d’un maître  chaque année, en fonction des résultats de ses élèves. C’est pourquoi je propose que soit instauré un examen de passage à tous les niveaux, du CP au CM1. Les épreuves seraient produites,   par l’équipe de circonscription en fonction du référentiel de compétences exigibles à chaque niveau. Sous le contrôle  de cette même équipe, des enseignants assureraient  la correction. Ainsi toute note attribuée à chaque maître en fonction des résultats de sa classe sanctionnerait ou valoriserait objectivement  le travail de l’enseignant. Les encadreurs auraient à leur disposition des éléments d’appréciation fiables qui leur permettraient d’intervenir efficacement auprès de chaque équipe pédagogique  pour l’aider à améliorer les performances des élèves.  Les meilleurs résultats seraient bonifiés .

En parlant de bonification,  j’aborde là un aspect non négligeable qu’est l’attraction financière.  Recruter les meilleurs étudiants dans les instituts de formation de maîtres dépend des salaires  qu’on leur propose. Les retenir, les encourager à faire carrière dans l’enseignement  exige une revalorisation progressive de leurs salaires suivant bien sûr les performances de leurs élèves : une augmentation  de la valeur du  point d’indice bénéficierait  injustement à ceux qui  ne s’investissent pas à fond dans leur travail.

Je clos ce volet suggestions par un clin d’œil sur  les programmes , sur  l’apprentissage des langues et du numérique  à partir du primaire. Autant je crois urgent d’inscrire l’arabe et l’anglais dans les programmes du  primaire, autant je  milite pour des programmes aux objectifs clairs  fondés sur un réalisme patent, des écrits programmatiques qui tiennent compte de l’évolution géostratégique et économique mondiale, de notre situation géographique  et de notre culture ,  qui , par voie de conséquence , nous permettraient d’exporter davantage, ce produit, s’il en est un , que constituent nos ressources humaines Quant au  numérique , son intrusion dans la sphère publique et privée génère des mutations dans la posture d’enseignant, dans ses pratiques et dans sa pédagogie. Regorgeant d’informations et de connaissances auxquelles l’enfant accède au moindre clic, la toile  contraint le maître à ne jouer que le rôle de guide qui accompagne l’enfant dans  la construction des compétences, ce qui suppose  une capacité intrinsèque de l’enseignant à trier l’information pertinente dans cette grande bibliothèque en ligne.

Les résultats au bac 2013  doivent  sonner le glas d’une fatalité dans l’Education nationale. En révolutionnant notre mode de fonctionnement et notre façon d’appréhender l’origine de nos problèmes, en donnant aux enseignants les moyens et les outils de s’approprier de nouvelles pratiques pour guider les élèves à acquérir  des savoirs et des savoirs – faire solides au primaire,  nous parviendrons à inverser la tendance , à optimiser les résultats scolaires aux examens nationaux.

Par Mohamed Ahamada Mli,

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